Extraits choisis par Tseguenette Demissie
Le Conservatoire et Jardin botanique de la Ville de Genève, fondé en 1817, a récemment enrichi ses collections d’un herbier inédit, œuvre précieuse de Jean-Jacques Rousseau. Pour marquer cet événement, nous avons choisi de dévoiler quelques extraits des écrits de L’Amoureux de la nature, témoignant ainsi de l’évolution profonde de son lien avec la botanique.

La mort du botaniste originel
De retour chez Maman, Rousseau prend conscience de la proximité existante entre Madame de Warens et Claude Anet, cet herboriste qu’il observe avec une inquiétude croissante. Anet éprouve pour Madame de Warens une affection si forte qu’il en vient à commettre un geste tragique : à la suite d’une dispute avec cette dernière, il ingère du laudanum dans l’intention de se suicider. Cet événement révèle à Rousseau la nature intime de la relation entre Maman et l’herboriste, une relation qui, en éveillant son respect, nourrit aussi en lui une jalousie certaine.
Les Confessions, Livre IV, Jean-Jacques Rousseau
« Je logeai chez moi, c’est-à-dire chez Maman ; mais je ne retrouvai pas ma chambre d’Annecy (…). J’y trouvai son ménage à peu près monté comme auparavant, et le fidèle Claude Anet toujours avec elle. C’était, comme je crois l’avoir dit, un paysan de Moutru qui, dans son enfance, herborisait dans le Jura pour faire du thé de Suisse, et qu’elle avait pris à son service à cause de ses drogues, trouvant commode d’avoir un herboriste dans son laquais. Il se passionna si bien pour l’étude des plantes, et elle favorisa si bien son goût, qu’il devint un vrai botaniste, et que, s’il ne fût mort jeune, il se serait fait un nom dans cette science, comme il en méritait un parmi les honnêtes gens. Comme il était sérieux, même grave, et que j’étais plus jeune que lui, il devint pour moi une espèce de gouverneur, qui me sauva beaucoup de folies : car il m’en imposait, et je n’osais m’oublier devant lui. Il en imposait même à sa maîtresse, qui connaissait son grand sens, sa droiture, son inviolable attachement pour elle, et qui le lui rendait bien. Claude Anet était sans contredit un homme rare, et le seul même de son espèce que j’aie jamais vu. Lent, posé, réfléchi, circonspect dans sa conduite, froid dans ses manières, laconique et sentencieux dans ses propos, il était dans ses passions d’une impétuosité qu’il ne laissait jamais paraître, mais qui le dévorait en dedans, et qui ne lui a fait faire en sa vie qu’une sottise, mais terrible, c’est de s’être empoisonné.
Cette scène tragique se passa peu après mon arrivée, et il la fallait pour m’apprendre l’intimité de ce garçon avec sa maîtresse ; car si elle ne me l’eût dit elle-même, jamais je ne m’en serais douté. Assurément, si l’attachement, le zèle et la fidélité peuvent mériter une pareille récompense, elle lui était bien due, et ce qui prouve qu’il en était digne, il n’en abusa jamais. Ils avaient rarement des querelles, et elles finissaient toujours bien. Il en vint pourtant une qui finit mal : sa maîtresse lui dit dans la colère un mot outrageant qu’il ne put digérer. Il ne consulta que son désespoir, et trouvant sous sa main une fiole de laudanum*, il l’avala, puis fut se coucher tranquillement, comptant ne se réveiller jamais. Heureusement Mme de Warens, inquiète, agitée elle-même, errant dans sa maison, trouva la fiole vide et devina le reste. En volant à son secours, elle poussa des cris qui m’attirèrent ; elle m’avoua tout, implora mon assistance, et parvint avec beaucoup de peine à lui faire vomir l’opium.

*Laudanum: Préparation médicamenteuse liquide à base d’opium, utilisée autrefois pour ses propriétés apaisantes et analgésiques.
Préparation à base d’alcaloïdes issue du pavot somnifère (Morphine, Codéine etc.)
Témoin de cette scène, j’admirai ma bêtise de n’avoir jamais eu le moindre soupçon des liaisons qu’elle m’apprenait. Mais Claude Anet était si discret, que de plus clairvoyants auraient pu s’y méprendre. Le raccommodement fut tel que j’en fus vivement touché moi-même, et depuis ce temps, ajoutant pour lui le respect à l’estime, je devins en quelque façon son élève, et ne m’en trouvai pas plus mal. Je n’appris pourtant pas sans peine que quelqu’un pouvait vivre avec elle dans une plus grande intimité que moi. Je n’avais pas songé même à désirer pour moi cette place, mais il m’était dur de la voir remplir par un autre”
De dégoût à passion : éveil retardé de l’âme botaniste
Les Confessions, Livre IV, Jean-Jacques Rousseau
« Il en est ainsi de tous les goûts auxquels je commence à me livrer ; ils augmentent, deviennent passion, et bientôt je ne vois plus rien au monde que l’amusement dont je suis occupé. L’âge ne m’a pas guéri de ce défaut, et ne l’a pas diminué même, et maintenant que j’écris ceci, me voilà comme un vieux radoteur engoué d’une autre étude inutile où je n’entends rien, et que ceux mêmes qui s’y sont livrés dans leur jeunesse sont forcés d’abandonner à l’âge où je la veux commencer. C’était alors qu’elle eût été à sa place. L’occasion était belle, et j’eus quelque tentation d’en profiter. Le contentement que je voyais dans les yeux d’Anet, revenant chargé de plantes nouvelles, me mit deux ou trois fois sur le point d’aller herboriser avec lui. Je suis presque assuré que si j’y avais été une seule fois, cela m’aurait gagné, et je serais peut-être aujourd’hui un grand botaniste : car je ne connais point d’étude au monde qui s’associe mieux avec mes goûts naturels que celle des plantes, et la vie que je mène depuis dix ans à la campagne n’est guère qu’une herborisation continuelle, à la vérité sans objet et sans progrès ; mais n’ayant alors aucune idée de la botanique, je l’avais prise en une sorte de mépris et même de dégoût ; je ne la regardais que comme une étude d’apothicaire. Maman, qui l’aimait, n’en faisait pas elle même un autre usage ; elle ne recherchait que les plantes usuelles, pour les appliquer à ses drogues. Ainsi la botanique, la chimie et l’anatomie, confondues dans mon esprit sous le nom de médecine, ne servaient qu’à me fournir des sarcasmes plaisants toute la journée, et à m’attirer des soufflets de temps en temps. »
Des plantes et des astres
Les Rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau
« Les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la terre comme les étoiles dans le ciel pour inviter lʼhomme par lʼattrait du plaisir & de la curiosité à lʼétude de la nature; mais les astres sont placés loin de nous; il faut des connoissances préliminaires, des instrumens, des machines, de bien longues échelles pour les atteindre & les rapprocher à notre portée. Les plantes y sont naturellement.«
L’ivresse de l’herborisateur
Les Rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau
« Tout-dʼun-coup, âgé de soixante-cinq ans passés, privé du peu de mémoire que jʼavois & des forces qui me restoient pour courir la campagne, sans guide, sans livres, sans jardin, sans lʼherbier, me voilà repris de cette folie, mais avec plus dʼardeur encore que je nʼen eus en mʼy livrant la premiere fois; me voilà sérieusement occupé du sage projet dʼapprendre par coeur tout le regnum vegetabile de Murray, & de connoître toutes les plantes connues sur la terre. Hors dʼétat de racheter des livres de Botanique, je me suis mis en devoir de transcrire ceux quʼon mʼa prêtés & résolu de refaire un herbier plus riche que le premier, en attendant que jʼy mette toutes les plantes de la mer & des Alpes & de tous les arbres des Indes, je commence toujours à bon compte par le Mouron, le Cerfeuil la Bourrache & le Séneçon; jʼherborise savamment sur la cage de mes oiseaux, & à chaque nouveau brin dʼherbe que je rencontre je me dis avec satisfaction: voilà toujours une plante de plus.«
Le Solitaire en quête d’une nature salvatrice
Les Rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau
« Je gravis les rochers, les montagnes, je mʼenfonce dans les vallons, dans les bois pour me dérober autant quʼil est possible au souvenir des hommes, & aux atteintes des méchans. Il me semble que sous les ombrages dʼune forêt, je suis oublié, libre & paisible comme si je nʼavois plus dʼennemis, ou que le feuillage des bois dût me garantir de leurs atteintes, comme il les éloigne de mon souvenir, & je mʼimagine dans ma bêtise quʼen ne pensant point à eux ils ne penseront point à moi. Je trouve une si grande douceur dans cette illusion que je mʼy livrerois tout entier si ma situation, ma foiblesse & mes besoins me le permettoient. Plus la solitude où je vis alors est profonde, plus il faut que quelque objet en remplisse le vide, & ceux que mon imagination me refuse ou que ma mémoire repousse sont suppléés par les productions spontanées que la terre non forcée par les hommes, offre à mes yeux de toutes parts. Le plaisir dʼaller dans un désert chercher de nouvelles plantes couvre celui dʼéchapper à mes persécuteurs, & parvenu dans des lieux où je ne vois nulles traces dʼhommes, je respire plus à mon aise comme dans un asyle où leur haine ne me poursuit plus. »
Pour en savoir plus:
Référez-vous aux
Lettres élémentaires sur la botanique de Jean-Jacques Rousseau
in Collection complète des oeuvres, Genève, 1780-1789, vol. 7, in-4°

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