Le Panthéon de Rousseau

La vocation du Panthéon

Le souvenir des pages lues archivées (qui) sont comme une bibliothèque imaginaire ou même comme un panthéon personnel en perpétuel enrichissement.. (1)

Akira Mizubayashi

       Un monument marque une époque et renvoie à l’idée d’œuvre d’art conçue souvent en hommage à une puissance tutélaire. Sainte Geneviève (v. 422 – v. 502) incarne le patrimoine religieux parisien et le prestige d’une histoire exceptionnelle. Ce patrimoine renforce parfois un destin spirituel comme chef-d’œuvre emblématique, répondant à une tendance architecturale, à une mode institutionnelle ? 

       Lorsque Louis XV posa la première pierre de cet édifice le 6 septembre 1764, pouvait-on imaginer que cet édifice conçu dans un but religieux serait, un jour, converti en hommage aux héros de la patrie ! En effet, dès le 4 avril 1791, ce monument devient, pour l’éternité, le réceptacle du respect national rendu en l’honneur des grands hommes et des femmes et La Convention décida en 1794, d’y accueillir Jean-Jacques Rousseau. 

       Ce lieu de mémoire est orné de décorations gothiques, byzantines, classiques, gréco-romaines et corinthiennes. D’un lieu religieux, le Panthéon devient mausolée. 

       Existe-t-il d’autres lieux où l’histoire accomplit des gestes si surprenants ? Les spécialistes de l’Histoire de l’Art évoqueraient probablement d’autres bouleversements qui en ont changé son cours ! Aujourd’hui 71 personnalités dont 4 femmes y sont honorées. Des peintures, des inscriptions, des symboles viennent enrichir ce monument restauré en permanence. 

L’œuvre rousseauiste       

       La Convention fête l’entrée de Jean-Jacques Rousseau au Panthéon, temple de la mémoire, le 28 octobre 1794. En butte à maintes oppositions, les écrits de Jean-Jacques Rousseau portent un regard nouveau sur le fonctionnement institutionnel de la société de son temps. Cette conception annonce des transformations qui se déclinent bien au-delà des rivalités politiques et des querelles religieuses. Des philosophes, des écrivains, des moralistes, des politiciens sont réunis en chapelles idéologiques et multiplient les oppositions à l’œuvre du Citoyen de Genève. 

       Paraissant chez plusieurs éditeurs l’œuvre rousseauiste s’accomplit, s’impose et questionne la plupart des milieux tant sociaux que religieux. Ses écrits annoncent les bienfaits d’une pensée démocratique, une façon de vivre en accord avec une participation citoyenne.

      Perspective impressionnante à n’en pas douter. Et si l’œuvre rousseauiste et l’histoire du Panthéon amenaient à réfléchir à la devise : la Patrie reconnaissante ? Ce sentiment existe dans l’esprit rousseauiste, écoutons-le parler de sa ville natale. 

       A Genève, après le décès de son épouse, Isaac Rousseau (1672-1747) et sa sœur Suzanne Rousseau (1682-1774) vivent au 40, Grand-Rue sur la rive gauche puis à la rue de Coutance sur la rive droite. Leur priorité : l’éducation de Jean-Jacques à laquelle ils consacrent tout leur temps comme plus tard la rédaction de ses ouvrages sera la préoccupation essentielle de Jean-Jacques Rousseau. Il a à cœur de s’élever contre le langage et l’art d’écrire (…) il postule l’existence d’un autre langage et d’un nouvel art d’écrire. (2) Dans le premier Livre des Confessions, Jean-Jacques parle de sa tante Suzon avec émotion : la sérénité d’âme de cette excellente fille éloignait d’elle et de tout ce qui l’environnait la rêverie et la tristesse. L’attrait que son chant avait pour moi fut tel que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu’il m’en revient même, aujourd’hui que je l’ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. (3) 

       Rappelons que la mère de Jean-Jacques, Suzanne accompagnée de son théorbe chante durant ses mois de grossesse. Les formes de cet instrument permettent des harmoniques graves. Plus tard, les sons de cet instrument et les chants écoutés dans les églises vénitiennes subjugueront Jean-Jacques Rousseau. Dans ces lieux de cultes et en percevant ces mélodies, il s’endort et se croit au paradis. Le langage musical des compositions du XVe au XVIIe siècles exerceront-elles une influence sur la musicalité du langage rousseauiste. Y a-t-on prêté suffisamment attention ? 

       On sait aujourd’hui l’importance du chant pour la mère et pour l’enfant qu’elle porte. Puis Isaac par ses lectures et sa sœur Suzon par ses chansons et son caractère enjoué, ont préparé la fascination de Jean-Jacques pour les mélodies. Ainsi le reconnaissons-nous, Isaac et Suzon participent à l’épanouissement de Jean-Jacques lui parlant de sa mère, de sa famille composée d’horlogers, évoquant à plusieurs reprises la figure du grand-père David. 

       Avec enthousiasme, le récit d’Isaac Rousseau revient sans doute sur son séjour en terres ottomanes. (4) Pour reprendre l’expression de Boris Cyrulnik, ces personnes évoquées plus haut se définissent comme marqueurs sociaux (5) (…) qui sculptent le corps et l’âme (6) de Jean-Jacques. 

       Isaac et Suzon s’accordent sur la manière de répondre aux besoins de Jean-Jacques ; leur complicité contribue à son bonheur, Isaac et Suzon commencent le récit d’une histoire familiale que Rousseau écrira un jour. Et si la voix du théorbe de Suzanne chantait l’amour d’une mère pour son fils inspirant plus tard à celui-ci une langue du printemps du monde ?     

L’éducation de Jean-Jacques 

       En octobre 1722, à l’initiative de sa tante Théodora (1671-1754) Jean-Jacques est mis en pension avec son cousin Abraham chez Jean-Jacques Lambercier (1676-1738) et Gabrielle Lambercier (1683-1753) sa sœur. Jean-Jacques Rousseau aime se souvenir de Gabrielle qui veille comme une mère sur ces deux pré-adolescents. 

       Il lui arrive de frapper Jean-Jacques qui redoute cette correction plus que la mort avant de l’avoir reçue. (7) Et Jean-Jacques Rousseau d’ajouter : A l’épreuve je ne la trouvai pas si terrible, et quoiqu’il ne me soit jamais arrivé de rien faire à dessein de la mériter, j’avais plus de penchant à la désirer qu’à la craindre. (8) Le séjour au presbytère représente une niche (9) au sein de la nature. 

Un jour, cette nature merveilleuse portera un nom, incarnera une autre personne aimée. 

En effet, au printemps 1729, accueilli chez Mme de Warens (1699-1762) puis plus tard en 1764 en compagnie d’Alexandre du Peyrou (1729-1794) près de Cressier Jean-Jacques Rousseau répète avec émotion : de la pervenche encore en fleur. (10) 

       Pour Jean-Jacques Rousseau désormais, toute promenade devient idylle, exploration d’une nature en fête. La pervenche restera un souvenir lumineux, un emblème du bonheur, une référence affective au sein d’un environnement protégé. Pour répondre au vœu de son protégé, Mme de Warens quitte la ville et va s’installer aux Charmettes ; chemin faisant elle descend de sa chaise à porteurs, marche quelques pas et s’exclame : voilà de la pervenche encore en fleur. (11) La préoccupation environnementale et la conscience écologique de Rousseau, désormais, forment un impératif idéologique ! La lumière du séjour enchanteur (12) de Bossey se prolonge bien au-delà de ses jeunes années. Jean-Jacques Rousseau lit les ouvrages de la bibliothèque de Mme de Warens, il joue d’un instrument de musique, apprend le solfège, pratique l’élevage des animaux, s’initie à la botanique, chante, parle de la vie, de sa vocation avec les invités de « maman ». 

       Elle l’invite à lui faire confiance dans un endroit retiré et préparé à cet effet, il aime la présence joyeuse de sa maîtresse ; elle désire l’initier, pourtant celle-ci dans sa démarche oublie les voluptés de l’attente, les préludes de l’amour ! 

       Ceux-ci viendront dans les bras de Suzanne de Larnage qui lui offrira, quelques jours, le bonheur de se sentir aimé, la plénitude d’un délicieux partage, la joyeuse patience d’un désir hors du temps.      

       Le presbytère de Bossey, les Charmettes, plus tard la quarantaine devant Venise, quelques semaines sur l’Ile de Saint-Pierre où Rousseau admire le paysage de la nature (13), le donjon dans le jardin à Montmorency la grotte devant la demeure de Wootton Hall dans le Derbyshire forment un ensemble mémoriel, des endroits si près de la nature, des perles brillantes à relier. 

       Ces souvenirs comme un chemin que Rousseau aime fréquenter, cet herbier affectif d’où surgit tant de gestes affectueux, cette petite voix dans le monde devient hymne rousseauiste. 

       Le projet du transfert au Panthéon, de la dépouille de Rousseau depuis l’Ile des Peupliers à Ermenonville propriété de l’écrivain et philosophe René-Louis Girardin (1735-1808) s’impose à l’évidence quelques années après la mort de Jean-Jacques Rousseau. La proclamation des droits de l’homme et du citoyen accompagne le cortège. En 1835, à Genève, lors du dévoilement de la sculpture de Jaques-Jacques, œuvre de J. Pradier, la fanfare exécute l’hymne en hommage à l’artisan d’un peuple libre.      

Conclusion

       Porteur de souvenirs si personnels, de révélations sur la société, de sentiments destinés à l’étude des hommes, qui certainement est encore à commencer, (14) Jean-Jacques Rousseau devient une référence dans l’évolution de nos sociétés. La place qu’occupe Rousseau dans l’esprit des amoureux de la Liberté, incite ses admirateurs à lui ouvrir les portes du Panthéon. Ce rituel sera offert aux hommes et femmes de bonne volonté. Allié de nos voyages, le parcours de Rousseau devient une leçon de vie et le récit de son cœur, une chronique pour chaque être humain.  

       Rousseau s’adresse à chacun de nous et les mots trouvent le chemin d’une nouvelle façon de penser. Professeurs et lecteurs poursuivent son œuvre. Il leur confie un minuscule message : l’être humain ne meurt pas, il est perfectible en racontant son histoire. Son langage se souvient en silence que son destin le conduit vers plus grand que lui. Le destin du Panthéon a vocation de nous le rappeler. Bien avant cette demeure définitive au cœur de Paris d’autres endroits européens ont préfiguré, de minuscules paradis pour Jean-Jacques. 

       Aujourd’hui pour Rousseau, le Panthéon nous réunit à l’initiative de l’Association Rousseau de Montmorency. Longue vie à ce geste culturel et à ce désir de poursuivre le dialogue avec l’homme de la nature. Il nous écoute puisque ses alliés perpétue son message.  

Références 

  1. Akira Mizubayashi, Une langue venue d’ailleurs, Gallimard, 2011, p. 257
  2. Jean-Jacques Rousseau, OC I, Introductions, p. XXXVIII, 
  3. Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 11
  4. Rémy Hildebrand, Paul Dumont, L’horloger du sérail, Maisonneuve et Larose & IFEA, 2005 
  5. Boris Cyrulnik, Des âmes et des saisons, Odile Jacob, 2021, p. 84
  6. Boris Cyrulnik, Ibid., p. 87
  7. Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 1155
  8. Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 1155
  9.  Boris Cyrulnik, Des âmes et des saisons, Odile Jacob, 2021, p. 174
  10.  Boris Cyrulnik, Ibid., p. 186
  11.  Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 226
  12.  Rémy Hildebrand, Un souvenir enchanteur, Editions Transversales, 2007 
  13.  Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 642
  14.  Jean-Jacques Rousseau, OC, I, p. 3

                                                                                                Avril 2021

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