La quête de liberté de l’apprenti Rousseau

J’ai trouvé qu’empire et liberté étant deux mots incompatibles, je ne pouvais être maître d’une chaumière qu’en cessant de l’être de moi.

Jean-Jacques Rousseau, OC IV, p. 856

Introduction

A Genève, le 1er avril 1726, dans l’étude notariale de Me Choisy, Jean-Jacques Rousseau signe un contrat d’apprentissage. Il habite à la rue des Etuves chez son maître Abel Ducommun (1705-1771) qui est censé le former durant cinq ans au métier de la gravure, dès le 26 avril 1725.   

       Dans Les Confessions, l’apprenti Rousseau déplore les conditions de travail imposées par M. Ducommun, notamment son comportement autoritaire. Mon Maître appelé M. Ducommun était un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout en très peu de temps de ternir tout l’éclat de mon enfance, d’abrutir mon caractère aimant et vif, et de me réduire par l’esprit ainsi que par la fortune à mon véritable état d’apprenti. (1)

  Dans le milieu artisanal genevois, l’apprenti Jean-Jacques Rousseau subit un choc, une épreuve déstabilisante à coup sûr. Au sein de son atelier, un compagnon graveur, François Verrat, le convainc de se rendre de bon matin dans un petit jardin situé dans la Vieille Ville pour y voler des asperges que sa mère faisait pousser. Avant d’accomplir ce forfait, Jean-Jacques Rousseau hésitera longtemps. Après les asperges vendues au Marché du Molard suit l’épisode du vol des pommes dérobées que M. Ducommun a installées au sous-sol de sa maison.

Un milieu oppressant

       Voler des asperges à Madame Verrat et dérober des pommes à M. Ducommun entraînent Jean-Jacques Rousseau à accomplir des actes que, sans doute, il réprouve. Elevé dans le respect de règles morales, son propre comportement l’effraie. Il ne se reconnaît plus. 

       Dès lors, il souhaite quitter les personnes qui exercent sur lui une influence si éloignée des modèles respectables empreints de droiture et d’estime qui l’ont entouré. N’a-t-il pas reçu une éducation humaniste auprès de sa tante Suzon,  d’Isaac Rousseau, son père, de Jean-Jacques Lambercier, pasteur au presbytère de Bossey? L’urgence alors s’impose à lui: fuir Genève et ce milieu. Comment Jean-Jacques Rousseau arrivera-t-il à ses fins?   

Isaac Rousseau et Jean-Jacques Rousseau quittent leur ville

       Subtiliser des asperges et voler des pommes tout en écoutant la voix de son cœur confrontent Jean-Jacques Rousseau à un grave conflit moral. Epris de liberté, mais attaché à la vérité, il se sent contraint de quitter l’atelier pour changer d’environnement et se lance à l’aventure décidé d’agir à sa guise, ne répondant qu’à sa conscience tzoujours  fidèle à celle de son enfance et de son adolescence, à la Grand’Rue, à la rue de Coutance et à Bossey. Les livres  empruntés à Mme La Tribu, libraire, ne lui ont-ils pas ouvert le chemin exemplaire de modèles héroïques desquels il va pouvoir s’inspirer?

       Permettant d’entrer dans la ville, le pont-levis est levé prématurément en fin d’après-midi, le 14 mars 1728. Jean-Jacques Rousseau est dès lors contraint de passer la nuit en dehors de la cité pour ne revenir à la rue des Etuves que le lendemain. Il se jure de quitter sa ville et de ne retourner jamais chez son maître. (2) 

Jean-Jacques Rousseau demande simplement à quelques camarades d’informer M. Ducommun de sa fuite…  

       L’apprenti Rousseau entend choisir un autre destin que celui qui risque de se tracer devant lui s’il ne réagit au plus vite. Pour grandir, s’épanouir, pour s’émanciper, Jean-Jacques Rousseau a besoin de modèles courageux, d’images édifiantes, d’appels stimulants, mais quand même en accord avec les bases éducatives et les principes moraux qui lui ont été enseignés. Son but? Perfectionner (3) son être en devenir? 

        Après quelques mois chez Abel Ducommun, Jean-Jacques Rousseau avait déjà réalisé qu’il devrait accomplir une nouvelle étape de son existence pour tenter d’aller plus loin. Sa lucidité lui avait fait comprendre que sa condition d’apprenti graveur ne pouvait que l’en empêcher.  

            Avant lui, son père, Isaac Rousseau (1672-1747), fatigué des critiques de Madame Bernard (1647-1710), sa belle-mère, hostile à son métier d’horloger à ses yeux peu prestigieux  avait déjà décidé de quitter le 40 Grand-Rue où il vivait avec Thérèse (1673-1712) et leur fils François (1705-1739). Il avait gagné en bateau l’Empire ottoman pour s’installer dans la communauté des horlogers genevois, à Péra. Ainsi d’horloger à Genève, Isaac Rousseau détait devenu horloger du sérail (4) à Constantinople. 

Quelques années plus tard, le père se confia et conta sans doute avec émotion son séjour à son fils. Ceci annonçant peut-être cela…

            Citoyen de Genève, proclamant sa liberté, Jean-Jacques Rousseau attend autre chose des artisans qu’il fréquente et de M. Ducommun en particulier qui abuse de ses prérogatives de maître d’apprentissage. Les artisans genevois dont fait partie son père, unis par leur ferveur religieuse dans une solidarité professionnelle ne ressemblent pas à ceux qu’il fréquente dans l’atelier à la rue des Etuves. Sa passion sociétale, son goût pour le travail accompli exempt des contraintes imposées dans les ateliers des artisans, son ardeur à célébrer les fêtes corporatives, en appellent à une autre dynamique favorisant l’exercice d’un travail coopératif au service d’une communauté.        

       L’apprenti Rousseau, en dialogue permanent avec Plutarque, La Bruyère et Molière, recherche des figures vivantes autour de lui qui correspondent à ses attentes, à ses besoins, à ses passions. Il ressent le désir irrépressible de faire grandir sa liberté de penser et rêve de transmuter sa condition humiliante d’apprenti en une patiente reconnaissance de ses qualités intuitives.            Saisissant dès le départ que sa condition d’apprenti graveur l’entraînerait dans un univers autre que celui de ses aspirations, sourdement révolté, Jean-Jacques Rousseau use d’astuces encore un peu puériles, mais  signifiantes. Il écrit, par exemple, Je lui dérobais mon temps, pour l’employer en occupations du même genre, mais qui avaient pour moi l’attrait de la liberté. Je gravais des espèces de médailles pour nous servir à moi et à mes camarades d’ordre de chevalerie. (5)

Un ordre prioritaire

Cet ordre prend sa force dans son milieu familial, dans l’image de son père et dans certains récits que tous deux lisaient jusqu’au petit matin. Être libre s’impose comme une nécessité. Pour lui, cet ordre débute par la connaissance de l’âme humaine, par la reconnaissance des sentiments humains, par l’ardeur de vivre en accord avec soi-même et avec la communauté civique.  

       Jean-Jacques Rousseau évoque l’inscription gravée sur le fronton du Temple de Delphes. (6) Connais-toi toi-même. 

        Pour lui, l’éducation doit conduire à écouter notre propre conscience, instance invitant l’homme à devenir l’apprenti de nouvelles connaissances de soi-même, base réflexive d’un savoir qui s’étendra aux autres…

           Reconnu du grand public grâce à ses succès de librairie, Jean-Jacques Rousseau accède au statut de philosophe. Pourtant Jean-Jacques Rousseau, l’homme né Genève reste trop discret. Son éditeur, Marc-Michel Rey, l’invite à rédiger quelques lignes qui pourraient figurer en tête de ses livres et apporteraient à ses lecteurs des informations concernant la genèse de ses œuvres comme le récit explicatif de sa formation, l’analyse du goût d’écrire et de transmettre qu’il maîtrise si parfaitement.

       Après plusieurs oppositions, Jean-Jacques Rousseau consent à rédiger ces quelques lignes et, dès son installation, le 10 juillet 1762, à Môtiers, dans la Principauté de Neuchâtel, il commence la rédaction de l’histoire de sa vie qui deviendra Les Confessions. Il veut dire librement sa vérité. En préambule aux Confessions, Jean-Jacques Rousseau déclare faire: le seul portrait d’homme, peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité, qui existe et qui probablement existera jamais. (7)

               Défenseur de la liberté, à travers La Nouvelle Héloïse, Le Contrat social, l’Emile, Jean-Jacques Rousseau traite de questions d’actualité. Vivant en homme libre, à Montmorency, il associe ses convictions et ses connaissances sur l’homme aux grandes questions de société qu’il peut enfin traiter. 

         Génératrice d’un véritable enthousiasme politique, mais aussi de de farouches oppositions, son histoire personnelle raconte une relation nouvelle avec la Nature, la reconnaissance de son moi intime: Citadelle intérieure (8), lettres de noblesse de la vocation de l’être humain… Jean-Jacques Rousseau écrit en préambule aux Confessions: La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l’homme. (9) 

Portrait de Jean-Jacques Rousseau

Vive la cérémonie du Panthéon 2020. Vive la cérémonie du Panthéon 2021 où nous poursuivrons avec Jean-Jacques Rousseau la mission qu’il nous a confiée! Votre fidèle présence prouve que son œuvre, son message, sa vérité, traversent et traverseront les temps et les générations.

Notes

Aquarelle de Nicole Bouvier (2020) d’après le pastel de Maurice Quentin de La Tour (1704-1788) 

Genève, mai 2020

Sources 

  1. Jean-Jacques Rousseau, OC I, p, 30
  2. Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 42
  3. Jean-Jacques Rousseau, OC IV, 519    
  4. Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 6
  5. Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 31
  6. Jean-Jacques Rousseau, OC III, p. 122
  7. Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 3
  8. Pierre Hadot, Fayard, 1992
  9. Jean-Jacques Rousseau OC III, p. 122.
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