Rémy Hildebrand

Président du Comité européen Jean-Jacques Rousseau
Vice-président de l’Académie rhodanienne des Lettres
Chevalier de L’Ordre des Palmes Académiques

L’ombre, le marcheur, l’autobiographe

essai

image avec enfants

I

L’ombre de Suzanne

Doublement mémoriel

L’homme dispute aux fantômes le monstre qu’ils ont fait de l’enfant qu’il était.

Pierre Bergounioux
L’invention du présent
Fata Morgana, 2005, p. 59

D’un souvenir à l’autre

La mémoire forme une chaîne de tremblements, de saisissements, de souvenirs, d’émotions aux effets immédiats ou lointains. Ainsi reconnaît-on une personne, un héros, un mystique chargé d’une histoire, porteur des circonstances de son existence.

Jean-Christophe Rufin raconte l’existence de Valentine qui parle à un héros de la première Guerre mondiale. Ce dernier lui explique avoir lu La Nouvelle Héloïse parce que c’était Rousseau et que mon père voyait en lui le penseur des Lumières. (1) De son côté, Marc Hélys parle de Pernice qui chantait toutes les mélodies que se sont transmises des générations d’aïeuls, tous les vieux airs qui traînent à travers les campagnes, et qui, au printemps, derrière les troupeaux, grimpent les collines. Elle avait une jolie voix et ses paupières se baissaient sur son chant, comme un rêve. (2)

Rapprochons-nous de l’univers rousseauiste. Madame de Warens, sur la recommandation du curé Benoît de Pontverre, reçoit Jean-Jacques Rousseau le 21 mars 1728. Après plusieurs années à ses côtés, Rousseau quittera sa protectrice pour aller travailler à Lyon. Durant les années passées aux côtés de Mme de Warens, Rousseau vit intensément un bonheur en accord avec l’idée qu’il privilégie, à savoir le projet d’une communauté vivante et joyeuse, d’un lieu de vie abolissant les barrières sociales reconstruisant les liens entre être humains au-delà de leur origine et de leurs statuts professionnels. Ces années constituent pour Jean-Jacques Rousseau la genèse de sa pensée politique. Après les années savoyardes, le 26 mars 1740, Rousseau s’installe chez la famille Mably engagé comme précepteur de François-Paul Marie, 6 ans et Jean-Antoine, 5 ans. L’auteur de La Nouvelle Héloïse reste fidèle à l’image de Mme de Warens éclairant ses choix, nous explique Claude Habib. (3)

Jean-Jacques Rousseau inscrit dans son Panthéon, les années des Charmettes, ces années qui lui permettent de repenser son existence, de choisir une éducation, source de plaisir, de dialogue, un temps offert aux découvertes des plaisirs d’une vie en société sans rivalité. Un jour, cette société portera le nom de Clarens.

Au terme de son existence, Jean-Jacques Rousseau se remémore le jour de Pâques fleuries ; il consacre l’une de ses promenades à l’évocation de la rencontre avec Mme de Warens : Il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec Mme de Warens (…) ce premier moment décida de moi pour toute ma vie, et produisit par un enchaînement inévitable le destin du reste de mes jours. (4)

De nombreux écrivains disent l’importance de cette survivance. Ainsi, Pierre Michon parle de sa tante : … je craignais l’acuité des grands yeux très bleus, à la joliesse douloureuse, qui longuement se portaient sur moi (…) sa tendresse ne s’adressait pas qu’à moi, elle fouillait au-delà de mon visage d’enfant, à la recherche des traits du faux mort, de mon père - regard vampire et maternel à la fois… (5)

Autre introspection, à Vienne, Marie Bonaparte s’entretient avec Freud. Il explique : Vous avez dû vous identifier à votre père, parce que vous n’avez pas connu votre mère, et les figures maternelles autour de vous n’étaient pas des figures auxquelles vous pouviez vous référer. C’est pourquoi vous vous êtes mise à écrire votre journal. Marie Bonaparte répond : ce n’est pas pour lui que j’écrivais… c’est pour elle ! J’aurais voulu établir un dialogue avec elle. C’était une question de survie. Une façon de me redonner vie. (6) Ecrivain contemporain, Marie-Ange Guillaume tente de se souvenir : … chaque soir mon père me fait la lecture et je réclame invariablement le même petit Livre d’Or. Mais tu vas encore pleurer, dit le papa. Nin, je vais pas pleurer répond la petite fille. (7)

Venons-en aux Confessions, Jean-Jacques Rousseau raconte qu’une sœur de son père, Suzanne, âgée de 18 ans, à la mort de sa mère, vint s’installer à la maison pour prendre en main son éducation. Une sœur de mon père, fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu’elle me sauva (…) Chère tante, je vous pardonne de m’avoir fait vivre, et je m’afflige de ne pouvoir vous rendre à la fin de vos jours les tendres soins que vous m’avez prodigués au commencement des miens. (8)

Remontons le temps ; Jean-Jacques Rousseau aime parler de son père qui a passé plus de six ans dans l’Empire ottoman. Il raconte la décision que son père a prise apprenant le décès de sa belle-mère et pressé, par son épouse, de revenir : il quitta tout et revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois après, je naquis infirme et malade ; je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs. (9) Dans ses Confessions Jean-Jacques Rousseau se remémore l’image de son père : Je n’ai pas su comment mon père supporta cette perte ; mais je sais qu’il ne s’en consola jamais. Il croyait la revoir en moi, sans pouvoir oublier que je la lui avais ôtée ; jamais il ne m’embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses convulsives étreintes, qu’un regret amer se mêlait à ses caresses ; elles n’en étaient que plus tendres.

Quand il me disait : Jean-Jacques, parlons de ta mère ; je lui disais : hé bien, mon père, nous allons donc pleurer ; et ce mot seul lui tirait déjà des larmes. Ah ! disait-il en gémissant ; rend-la moi, console-moi d’elle ; rempli le vide qu’elle a laissé dans mon âme. T’aimerais-je ainsi si tu n’étais que mon fils ? Quarante ans après l’avoir perdue, il est mort dans les bras d’une seconde femme, mais le nom de la première à la bouche, et son image au fond du cœur. (10) Tout à l’éducation de son premier fils François, Suzanne Rousseau a reçu une éducation raffinée. Elle chante des comptines, compose des vers, joue du théorbe. On peut penser que jusqu’à sa naissance, Jean-Jacques perçoit progressivement les mélodies chantées par sa mère accompagnée de cet instrument.

Dans un entretien à L’Hebdo, Michel Onfray s’exprime sur l’identité : On ne peut nier que, dès que le corps se développe dans le ventre de la mère, dès le développement du système neuronal pour être plus précis, il emmagasine des informations qui nous accompagnent toute notre vie et qui déterminent ce que nous sommes et ce que nous devenons. L’homme neuronal de Jean-Pierre Changeux a bien montré tout ça sans qu’on ait besoin de « pousser loin le déterminisme » : ce déterminisme est, c’est ainsi. Philosopher sans lui, voire contre lui, c’est s’engager dans la fiction. (11) Coopération donne la parole à Géraldine Debétez, maman de Arthur, 3 ans. Cette jeune maman intéressée par l’idée de communiquer avec le bébé par le toucher raconte : j’ai eu recours à l’haptonomie avec mon ami. Je suis quelqu’un d’assez cérébral et il m’a fallu du temps pour ressentir les choses. Une fois observé qu’en positionnant ma main d’une certaine façon le bébé s’approchait, j’ai trouvé cela extraordinaire. (12) Le lien prénatal mérite des études. Hilda Longchamp, animatrice en chant prénatal, pratique un exercice bien particulier. Elle dit : Il suffit de sonner à la porte, en l’occurrence la porte du ventre de la mère, et l’on vient vous répondre. Elle ajoute : En Chine, deux mille ans avant Jésus-Christ, on conseillait aux femmes enceintes le chant. En Egypte, les sons graves étaient déjà mentionnés pour permettre un accouchement harmonieux. (13)

Dans Les Confessions aussi, Jean-Jacques Rousseau parle de sa tante, si prévenante, et de sa voix : l’attrait que son chant avait pour moi fut tel que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu’il m’en revient, même aujourd’hui que je l’ai perdue, qui- totalement oubliées depuis mon enfance – se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. (14)

La mémorisation du jeune enfant intéresse tout particulièrement le neurologue Pierre Lemarquis (ses études sur le développement de la capacité auditive font autorité.) (15) Lors de son chant, la mère stimule l’éveil émotionnel de son enfant par des alternances de détente (répétition) et de tension (variation), comme en musique galante. Le tout habituellement souligné d’une subtile chorégraphie, la mère joignant le geste à la parole, un hochement de tête, un sourire, une caresse qui s’accélère, puis se ralentit. (16)

La psychanalyse n’ignore point le lien qui existe entre le corps maternel et l’expression à savoir la parole tour à tour perdue et retrouvée, dans une expression particulière. Pour Sigmund Freud l’écriture était la langue de l’absent, la maison d’habitation, le substitut du corps maternel, cette toute première demeure dont la nostalgie persiste probablement toujours, où l’on était en sécurité et où l’on se sentait si bien. (18) Valerio Magrelli raconte sa vie quotidienne, seul avec son père ; il dit : Ce que mon père me transmit fut donc une immersion dans le royaume des Mères. (18) Interrogeons-nous : dans ce royaume les fantômes seraient-ils des étincelles, des éclairs, des clartés ?

Franziska se met au piano
C’est si beau cette façon qu’elle a de bouger les lèvres.
On dirait qu’elle converse avec les notes.
Pour Charlotte, la voix de sa mère est une caresse.
Lorsqu’on a une mère qui chante si bien
rien ne peut vous arriver.

David Foenkinos
Charlotte
Gallimard, 2014, p. 21-24

(1) Jean-Christophe Rufin, Le collier rouge, Gallimard, 2014, p. 215
(2) Marc Hélys, Le jardin fermé, Bita, 2011, p. 43
(3) Claude Habib, Rousseau aux Charmettes, Editions de Falloix, 2012, p. 34
(4) Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 1098
(5) Pierre Michon, Vies minuscules, Folio, 1996, p. 72
(6) Eliette Abécassis, Un secret du docteur Freud, J’ai lu, 2014, p. 168
(7) Marie-Ange Guillaume, aucun souvenir de Césarée, Le Passage, 2014, p. 49
(8) Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 8
(9) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 7
(10) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 7
(11) L’Hebdo, 19. 3. 2015, p. 79 ; Je suis et je reste athée. Le cosmos me suffit. Interview de Michel Onfray
(12) Coopération, no 44, 28. 10. 2014
(13) Tribune de Genève, 1-2 juin 2011 ; Le chant pré-natal tisse des liens avec son enfant bien avant la naissance
(14) Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 11
(15) Pierre Lemarquis, Sérénade pour un cerveau musicien, Odile Jacob, 2008
(16) Pierre Lemarquis, Ibid., pp. 81-82
(17) Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, 1971, p. 39
(18) Valerio Magrelli, Géologie d’un père, Actes Sud, 2014, p. 48

II

Le marcheur

Lignes du corps dans l’horizon

Rousseau, le premier, fait dépendre en partie
son bonheur du paysage où l’ont conduit
ses tribulations et la plupart d’entre deux sont relevés,
plantés d’arbres ou bien ce sont des îles.

Les grands romanciers réalistes, quoiqu’ils soient
d’abord préoccupés des rapports nouveaux qui
s’instaurent entre les hommes, dans la société
révolutionnée, à la ville, ne sauraient négliger
la couleur du ciel ?

Un rocher en surplomb, à l’écart, raffermit
la résolution du héros. L’ombre d’un jardin, sous
le soir qui tombe, lui rend l’apaisement. Restaure
l’intime liaison de l’âme et du lieu.

Pierre Bergounioux
Une chambre en Hollande
Editions Verdier, 2009, p. 34

Pour Jean-Jacques Rousseau, la marche débute par la lecture. De fameux épisodes sont liés à ce goût immodéré pour la lecture et plus particulièrement son apprentissage. Cette marche débute par la lecture de romans et probablement par le récit des voyages de son père, chasseur si attentif à observer le monde et son environnement. Nous nous mîmes à lire après soupé mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi. (1)

Cette belle complicité prendra pourtant fin lorsqu’Isaac quittera Genève, et ira s’établir à Nyon, en terres vaudoises. Il refuse de se présenter à la convocation de la police sur dénonciation du capitaine Gautier. Isaac finira ses jours au bord du lac Léman. Sa petite sœur Suzanne qui l’accompagne deviendra quelques années plus tard Madame Goncerut. Assisterions-nous à une première fuite de la part d’Isaac Rousseau ? Plus particulièrement à un second abandon. En 1708 le jeune époux habite au 40, Grand’Rue avec son épouse Suzanne, dans cette maison vit également Mme Bernard, sa belle-mère.
Il n’est pas exclu de penser qu’Isaac, excédé par les critiques incessantes de sa belle-mère quant à la situation économique de son gendre, ait choisi de gagner Istanbul, important marché horloger genevois. Isaac n’hésite pas, s’éloigner devient un moyen de survie ; il privilégie de nouveaux cadres de vie garantissant sa tranquillité.

En promenade, en barque, en diligence, Rousseau inaugure une mobilité douce, conviviale, propice à la réflexion, à la rêverie, aux songes. En 1765, Rousseau se réfugie quelques semaines à l’Ile de Saint-Pierre. Allongé dans une barque, il se laisse aller dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier. (2) Marcel Proust éprouve le même ravissement chez un homme heureux de vivre au sein de la nature : un rameur, qui, ayant lâché l’aviron, s’était couché à plat sur le dos, ne pouvant voir que le ciel qui filait doucement au-dessus de lui portait sur son visage l’avant-goût du bonheur et de la paix. (3) Marcel Proust magnifie la douceur de vivre au gré du mouvement des eaux, Rousseau découvre le farniente. Il aime marcher à sa guise ; l’habitude de se déplacer à pied devient impérieuse. Rousseau n’est pas convaincu que ses idées lui viennent de ses déambulations. Les travaux récents portant sur la marche mettent en évidence la présence de dopamine, hormone stimulant la créativité.
La marche sera le souverain de ses amours. Souvent Rousseau jette son dévolu sur un lieu à l’écart des habitations qu’il appelle son cabinet de réflexion… - une grotte, - une hutte, - un rocher, - une embarcation … ces moments de méditation deviennent quête de lumière, d’apaisement. La lumière environnante est propice à sa réflexion. Il voyage alors dans les sons, dans les mots, dans l’horizon parental de l’amour originel. Dès l’enfance, sa mère puis sa tante, tour à tour, chante à son oreille, les mélodies du bonheur de vivre. Son père lui raconte les histoires d’un voyageur, d’un chasseur fasciné, sans doute, par la route d’Istanbul. Rousseau marcheur me fait songer au saumon qui sans faiblir remonte et remonte encore le courant.

La marche guide Rousseau vers l’essentiel, la nature qu’il retrouve en la parcourant l’inspire, l’invite au détachement, au mystère des vérités cachées.

Récemment à Hambourg à l’issue d’un concert, Hélène Grimaud accompagne Hans Engelbrecht, lors d’une de ses marches. Ils découvrent un paysage d’une grande beauté. Vallées et forêts ondoyaient sous nos yeux, vagues silencieuses et vertes des prairies sous les vagues rêveuses et larges des forêts. Sur l’horizon, crénelés de glaciers et de nues éternelles, les hauts donjons des Alpes. Le monde dans son évidente splendeur. Nous restâmes là, un long moment, dans ce qui devait être une halte habituelle, le rituel de cette promenade. (4) Toucher un désir de toutes ses forces, formuler l’espoir, grandir à ses propres yeux, porter la clé de ses aspirations… Hélène Grimaud montre le chemin de cet accomplissement. La nature devient confidente, inspiratrice, source : à perte de vue un paysage entier dans lequel j’éprouvais avec délices ma solitude, ce lieu essentiel où je pouvais être moi-même, avec moi-même et venir au monde – toujours, c’est dans la solitude que la réalité, pour moi, a pris forme sous le signe du désir ; et c’est dans la solitude que j’ai appris que ce n’est que ce qu’on désire de soi qui tend vraiment à être réel. (5)