Rémy Hildebrand



Comité européen Jean-Jacques Rousseau - Académie rhodanienne des Lettres

Grenoble, Saint-Martin-le-Vinoux, Bourgoin : le mariage rousseauiste

Les montagnes à proximité

A Grenoble, le 11 juillet 1768, logé – rue des Vieux Jésuites - chez l’artisan fondeur Vachat ou Vachard. Jean-Jacques Rousseau est précédé d’une renommée littéraire ; l’estime et la renommée lui ouvrent les portes. Sur la recommandation de la famille Boy de la Tour, il sera accueilli par la famille Bovier. Claude Bovier et son fils Gaspard, avocat au Parlement de la ville, s’honorent de le recevoir. Situé au premier étage, ce modeste logement plutôt délabré se trouve à quelques pas de la maison de Stendhal ; il y naîtra en 1783. Reçu par le jeune couple Bovier, Jean-Jacques Rousseau participe avec joie au bain du nouveau-né. Sa méthode éducative est mise en pratique devant lui. Quelques fleurs cueillies dans le jardin viennent jeter des couleurs dans l’eau presque froide réservée au nouveau-né…

Pour mémoire, rappelons que la famille Boy de la Tour fut d’une attention exceptionnelle à l’égard de Jean-Jacques Rousseau et celui-ci ne cessera de la tenir au courant de ses péripéties. Il s’intéressera aux cinq enfants de Julie-Anne-Marie et de Pierre Boy de La Tour mais surtout à Madeleine, la charmante amie Madelon.

Jean-Jacques Rousseau souhaite rester quelques mois dans la ville et entreprend même les démarches en vue de s’y établir. En compagnie de Gaspard Bovier, fervent lecteur de l’Emile, il part en excursion dans le Grésivaudan, vallée prolongeant le massif de la Grande Chartreuse et se rend à Eybens. Louis XII appela cette vallée  le plus beau jardin de France. Avant son arrivée à Grenoble, Jean-Jacques Rousseau s’est arrêté à la Grande Chartreuse, probablement reçu par le père Etienne Biclet, responsable de l’accueil des pèlerins au Monastère. Ce lieu de prière et de recueillement de l’Ordre des Chartreux a été fondé en 1096. Jean-Jacques signe le registre des visiteurs le 8 juillet.

A Grenoble, les journées du philosophe sont consacrées à de longues promenades. De retour en ville, devant sa maison, Jean-Jacques Rousseau voit un groupe de jeunes gens jouant le Devin du village. Quelle surprise d’entendre cette chronique musicale composée au bord de la Seine, en compagnie de son cousin Mussard amateur de violoncelle – il y a plus de quinze ans - en avril ou mai 1752. Les jeunes musiciens lui rappellent-ils les veillées à Passy et les bains revitalisants?

Des entretiens fructueux

Jean-Jacques Rousseau aime s’entretenir avec un jeune juriste, Antoine-Joseph-Michel Servan, âgé de 31 ans. Leurs conversations portent sur les engagements, la vie conjugale, le mariage. Ce brillant avocat au barreau n’apprécie guère le rôle de concubine joué par Thérèse depuis si longtemps auprès de Jean-Jacques Rousseau. Lors de leur rencontre, à Paris, dès leurs premières discussions, Jean-Jacques Rousseau avait abordé la question de leur liaison hors le lien du mariage. Heureux de vivre, en partie chez lui, en partie chez elle dans sa famille, au cours de l’hiver 1744-1745. Puis Thérèse vient vivre chez Jean-Jacques Rousseau.

Elle accomplit les tâches ménagères, prépare les repas, découvre les obligations de l’homme appelé à réaliser des tâches littéraires à la commande. Seule une complicité relationnelle au sein des tâches menées par Thérèse et par Jean-Jacques permet de donner les manuscrits aux éditeurs dans les délais imposés. Jean-Jacques Rousseau et Thérèse construisent un couple ; face à elle, Jean-Jacques Rousseau s'oblige à examiner leur statut. A se comporter dignement avec cette compagne qui l’aime et qu’il estime, qu’il veut entourer de sa prévenance. Tour à tour appelée gouvernante, tante, cuisinière, garde-malade, amie, sœur, mon tout, elle reçoit de sa part le serment qu’il ne l’épousera pas.

Cet homme ne considère-t-il pas le mariage religieux qu'en communion avec la nature? Dans Emile et de l’éducation, Jean-Jacques Rousseau se réfère à sa jeunesse : …j’ai respecté le mariage comme la première et la plus sainte institution de la nature.1

Désireux de se rapprocher de Mme Boy de La Tour à Lyon, Jean-Jacques Rousseau caresse cette idée puis y renonce dissuadé par son protecteur, le prince de Conti. L’on peut imaginer que Rousseau est surveillé puisque ses rencontres, ses petites et grandes excursions sont suivies par un nombre croissant de personnes. En écrivant à Thérèse, Jean-Jacques Rousseau lui annonce qu’il va se rendre à Chambéry et se recueillir sur la tombe de Madame de Warens à Lémenc. A son retour, il trouve un climat nouveau ; y aurait-il un complot, y aurait-il une attente à laquelle il n’aurait pas été attentif ? En juillet, il vient à Saint-Martin le Vinoux, suit le chemin vers la Bastille, grimpe jusqu’à la montagne d’Orbanne, s’arrête à la Tronche.

Des arbrisseaux aux fruits mûrs !

Il se souvient de cette journée. Il en parle dans les Rêveries : un jour nous nous promenions le long de l’Isère dans un lieu tout plein de saule-épineux. Je vis sur ces arbrisseaux des fruits mûrs, j’eus la curiosité d’en goûter et leur trouvant une petite acidité fort agréable, je me mis à manger de ces grains pour me rafraîchir ; le sieur Bovier se tenait à côté de moi sans m’imiter et sans rien dire. Un de ses amis survint, qui me voyant picorer ces grains, me dit : Eh! Monsieur, que faites-vous là? Ignorez-vous que ce fruit empoisonne ? Ce fruit empoisonne, m’écriai-je tout surpris! Sans doute reprit-il, et tout le monde sait si bien cela que personne dans le pays ne s’avise d’en goûter. Je regardai le Sieur Bovier et lui dis : pourquoi donc ne m’en avertissez-vous pas? Ah! Monsieur, me répondit-il d’un ton respectueux, je n’osais pas prendre cette liberté. Je me mis à rire de cette humilité dauphinoise. En discontinuant néanmoins ma petite collation. J’étais persuadé, comme je le suis encore, que toute production naturelle agréable au goût ne peut être nuisible au corps ou ne l’est du moins que par son excès. 2

Aurait-on voulu que Rousseau s’empoisonne ? Le contrarier dans son projet de vivre dans cette région à proximité de la Savoie quand, offrant un journal d’herborisation, les rêveries peuvent être comparées à une promenade apaisante, à une excursion exempte de tracasseries? Alors le bonheur se trouverait-il dans un pays situé à proximité de la Savoie, environné de lieux magiques associant le ciel et les montagnes, les nuages et les sommets neigeux ? L’être humain garderait-il une capacité à mentir pour s’attribuer un pouvoir sur autrui? Ici, la discrétion de Sieur Bovier permet à Jean-Jacques Rousseau de parler d’une nature généreuse et plus éloquente que ses interlocuteurs. Sa mission d’écrivain l’exerce à admirer plus d’un paysage, à se souvenir de la beauté d’un lac, à puiser dans sa mémoire les lumières de l’amitié, à lier la beauté de l’herbier de ses jours à la découverte de contrées données pour agrandir son âme. ….nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n’est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître et le suivre. S’il parle à tous les cœurs, pourquoi si peu l’entendent? Eh! c’est qu’il nous parle la langue de la nature, que tout nous a fait oublier. 3

Jean-Jacques Rousseau désire parler, au passé, de la persécution des hommes. Le promeneur peut en sourire comme s’il s’agissait d’un mauvais rêve dont tout nous invite à nous réveiller. (…) Tout s’arrange, les phobies se dissipent, les tensions se dénouent. 4

Jean-Jacques Rousseau ne s’attarde pas sur cet incident, il en comprend la leçon. En dépit de quelques maisons hospitalières, il renonce à séjourner à Grenoble. Avant de partir, il tient à saluer le comte Charles de Monsieur Clermont-Tonnerre, né en 1720, guillotiné le 26 juillet à Paris en 1794. Il tient à présenter les difficultés qu’il rencontre à Grenoble, lui décrit le climat politique, les discussions récentes qui ne le rassurent pas. Il veut que Thérèse décide de le rejoindre lorsqu’elle aura pris le temps de faire le choix entre son indépendance ou le maintien de sa vie avec lui. Thérèse n’hésite guère, elle le rejoint à Bourgoin. Rousseau quitte Grenoble le 12 août en carrosse. Installé à la Fontaine d’or à Bourgoin, il attend des nouvelles de Thérèse et de Mme Boy de la Tour. Il aimerait louer la maison d’André Faure. Pourtant une autre décision bouleverse les plans de Jean-Jacques Rousseau. Il aimerait gagner Turin. A Bourgoin, des amis de Mirabeau sollicitent Jean-Jacques Rousseau. Sans empressement, Jean-Jacques Rousseau reçoit MM. Pierre-Samuel Dupont, le duc de Saint-Mégrin et Jacques Vieusseux et son fils, probablement envoyé pour lui parler de l’animation politique genevoise.

L’institution du mariage civil

Le 30 août 1768, dans la salle à manger de son hôtel, Jean-Jacques Rousseau célèbre son mariage avec Thérèse. MM. Louis-Antoine Donin de Champagneux et de Louis Donin de Rosière deviennent à l’issue du repas les témoins du premier mariage civil. Jean-Jacques Rousseau remercie, exprime sa reconnaissance, chante quelques mélodies de circonstance. Sa relation conjugale se transforme, elle entre dans un registre d’apaisement, de douceur amicale. Thérèse devient témoin de ce changement, elle permet de mieux comprendre Jean-Jacques Rousseau face à son besoin d’indépendance. Autrefois, il avait refusé une pension royale destinée à lui permettre de poursuivre son œuvre d’écrivain. Aujourd’hui, il choisit délibérément d’associer deux hommes exerçant des responsabilités officielles à la proclamation de son mariage. Jean-Jacques Rousseau crée les conditions d’une reconnaissance publique de sa liaison. Le mariage à Bourgoin instaure une nouvelle institution. Le rituel religieux du mariage devient une option que la société reconnaîtra lors des travaux de la Constituante au cours de la Révolution française. Portée par un couple récemment uni, la crainte de Jean-Jacques Rousseau devient marqueur de son histoire personnelle. Cet événement est annoncé à Madame Delessert, sa précieuse amie et à M. Laliaud dans les jours qui suivent la cérémonie. Bourgoin est choisie par le couple, il y reste durant l’hiver qui se rapproche. Informé, Voltaire écrit : Je suis fort aise qu’il fasse une fin, et que la sorcière termine ses amours en épousant son sorcier. 5

Et si nous prolongions la remarque de Voltaire, nous déboucherions sur une image, une métaphore annonçant déjà, à Bourgoin, un nouveau couple institué grâce à un nouveau lien. Dans quelques jours, ils se retrouveront à Bourgoin. Au-dessus de Saint-Martin-le-Vinoux l’argousier porte-t-il réellement des fruits dangereux à la consommation? Jean-Jacques Rousseau les déguste, les apprécie : le fruit ici, fruit de l’argousier semble indiquer autre chose ! Jean-Jacques Rousseau devancerait-il ses interlocuteurs ? Parlerait-il du mariage qu’il envisage comme institution tout à fait honorable, désormais à sa portée ? Malmené, le couple Jean-Jacques Thérèse ne mériterait-il pas un nouvel examen, une relecture s’impose, peut-être ….

Genève, été 2018