Rémy Hildebrand



Comité européen Jean-Jacques Rousseau

Isaac Rousseau
1672-1747

Les vies de l’artisan horloger à Genève, à Constantinople, à Nyon

Illustration

2018

Son père Isaac a tout abandonné y compris le violon,
pour se consacrer à ce long travail d’écoute.
Rousseau, les sept vies d'un visionnaire
Valère-Marie Marchand
Ecriture, 2012, p. 22

Des artisans horlogers depuis le XVIIe siècle

Né le 28 décembre 1672, Isaac Rousseau s'initie à l'horlogerie à l'exemple de la plupart des membres de sa famille. De plus, possédant des dons musicaux, il est attiré par le violon et par la danse. Isaac Rousseau, ainsi que deux de ses amis – Joseph Noiret et Jean Clément - fondent une école de danse à Genève.

Du père d'Isaac, David Rousseau (1641-1738), il n’existe qu’un seul portrait du peintre Robert Gardelle (1682-1766). Horloger réputé, il avait, dit-on, un fort caractère. Jean-Jacques Rousseau raconte qu’il aimait, enfant, se rendre dans l’atelier de son grand-père : Nous gâtions les outils de mon bon vieux grand père, pour faire des montres à son imitation. (1)

Une famille d’artisans réputés

Isaac grandit dans une famille composée de cinq sœurs, Pauline, Jeanne, Théodora, Clermonde, Suzanne et de trois frères, Jean, David II, André. (2) Isaac n’attend guère l’adolescence pour manifester son attachement sentimental. Il entoure d'une fervente assiduité Suzanne Bernard, d’un an sa cadette. Cependant, issue d’une famille cultivée Suzanne tente de dissuader Isaac de s'intéresser à elle. Elle lui propose de voyager par le monde, de fréquenter d’autres milieux sociaux, de tenter sa chance auprès de familles d’artisans. En vain, Isaac persiste, l’attachement devient réciproque, le mariage est célébré le 2 juin 1704, au temple de Chêne-Bougeries proche de Genève.

Opposée à ce mariage, la mère de Suzanne, Anne-Marie Bernard (1647-1710) n'hésite pas à manifester sa réticente. Habitant la même maison, cette femme au travers de ses insinuations, de ses critiques risque de mettre en péril l’union de Suzanne et d’Isaac. Evitant une crise frontale, Isaac trouve une parade. Peu après la naissance de François - le 15 mars 1705 - Isaac quitte sa famille, il s’engage comme horloger au sein de la communauté genevoise de l’Empire ottoman à Constantinople.

Appelé plus tard par son fils horloger du sérail Isaac réalise ses rêves, il exerce le métier d’horloger, pratique la chasse, entreprend de voyageur. On imagine le dépaysement que l’Orient provoque en lui.

Le décès de sa belle-mère et l’insistance de son épouse Suzanne feront revenir Isaac Rousseau à Genève après 6 ans d’absence. Au 40, Grand’Rue, neuf mois plus tard, naît Jean-Jacques, le pasteur Jean Sénebier le baptise au temple de Saint-Pierre. Le prénom de Jean-Jacques est porté par son parrain, le drapier Jean-Jacques Valençon. Le 7 juillet, Suzanne décède emportée par les fièvres puerpérales.

Un père et une tante élèvent Jean-Jacques

Au 40, Grand’Rue - la maison natale - et à la rue de Coutance, située à Saint-Gervais, quartier appelé la Fabrique genevoise, se déroule la petite enfance et la pré-adolescence de Jean-Jacques. La petite sœur d’Isaac, Suzanne, Suzon (1682-1774), et Jacqueline, Mie (1696-1777) - une jeune fille amie de la famille - s’installent au 40, Grand’Rue. Elles animent le foyer. Désemparé, Isaac lit à son fils, jusque tard dans la nuit tous les ouvrages de la maison. Souvent au bord des larmes, il lui parle de Suzanne, son épouse, il dit les sentiment qui l'attachaient à elle et laisse penser à Jean-Jacques que son visage lui rappelle le visage de sa femme bien-aimée.

Très jeune, Jean-Jacques retient les chansons, les chants, les mélodies que Suzanne de cesse de chanter. Isaac Rousseau raconte des histoires, raconte ses histoires d’artisan horloger puisqu’à Constantinople, il a eu la chance de croiser mille et une personnes. Il aime se souvenir de ses rencontres puisqu'il ne cesse d'en parler. Son fils est son premier public. Au 40, Grand’Rue, il lit les livres de la bibliothèque familiale. Quand il me disait : Jean-Jacques, parlons de ta mère ; je lui disais : hé bien, mon père, nous allons donc pleurer ; et ce mot seul lui tirait déjà des larmes. Ah ! disait-il en gémissant ; rend-la moi, console-moi d’elle ; rempli le vide qu’elle a laissé dans mon âme. T’aimerais-je ainsi si tu n’étais que mon fils ? (3) L’on reviendra sur ce propos.

Suzanne chante des chansons aussi bien dans la cuisine, en promenades, au coucher. Stimulantes ou apaisantes ces ritournelles enrichissent la gamme des sons aussi bien que la variété des intonations perçus par Jean-Jacques. Acquière-t-il un registre sonore, mémorise-t-il la voix de Suzanne, la voix d’Isaac, la magie d’un récit agréable à entendre, d’une douce mélodie. Au début ne comprenant que quelques mots des chansons et quelques bribes des histoires de son père dans l’Empire ottoman, Jean-Jacques établit un lien solide avec Suzanne qui chante doucement pour lui, avec Isaac qui parle d’un pays inconnu. Une comptine possède un pouvoir d’enchantement, un lien s’établit entre la personne qui chante et raconte et la personne qui écoute un récit tout au bonheur de s’adresser à l’autre. Si l’enfant, dit-on devient, capteur d’images, ne devient-il pas encore plus tôt gourmand de sons ! Le chant devient le jouet sorti d’une mémoire sonore et le coffre à trésor qui le moment venu, instaure un lien affectif; alors se tissent une variété d’échanges intensifiant la communication. Les mots installent petit à petit un langage, ce langage se diversifiant forme les bases de la pensée. Ces jeux, la manipulation de marionnettes, les petites histoires, proposés un court instant ou seulement quelques minutes instaurent les bases d’une disponibilité croissante à un univers extérieur à lui. Une sœur de mon père, fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu’elle me sauva (4). Si bien préservée, cette vie n'appelle-t-elle pas déjà une force plus grande pour grandir puisqu'elle vient d'échapper é la mort !

Les chansons et leur vocation

Nous le savons aujourd’hui, le fœtus acquière une capacité auditive entre la 26e et 28e semaine écoutant probablement assez distinctement les bruits provenant des systèmes digestif, circulatoire, cardiaque. Vers cinq ou six mois, le fœtus perçoit les sons extérieurs. Seule la voix de sa mère lui parvient de manière interne et externe. Les spécialistes parlent de la mémoire sonore du nourrisson, Suzanne, mère de Jean-Jacques n’a-t-elle pas joué du théorbe durant sa grossesse ! A sa naissance Jean-Jacques dispose, peut-être, reconnaît une multitude de sons ? Il se trouve dans un univers semi-familier un peu comme un adulte s’initiant au vocabulaire d’une langue étrangère. Jean-Jacques s’étonne-t-il du bruit de la pluie, distingue-t-il le chant des oiseaux de la Treille, suit-il les bruits lors de la préparation du repas ? Le gazouillis, le babillement, petit à petit un nombre croissant de mots lui devient familier. Et la réplique succède aux premiers éléments du langage.

L’on se souvient de cette fameuse veillée, au 40, Grand’Rue, au cours de laquelle, Jean-Jacques est puni. Le trouvant insolent, son père lui ordonne de gagner sa chambre au milieu du repas. Jean-Jacques s’exécute, se lève de table, salue les convives et s’arrête un instant devant la cheminée. Il raconte : quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l’œil ce rôti qui avait si bonne mine et qui sentait si bon, je ne pus m’abstenir de lui faire aussi la révérence et de lui dire d’un ton piteux, adieu rôti. (5) Malicieux, gourmand, il regarde le poulet installé sur une broche prêt à être servi. Il répond indirectement à l’injonction paternelle en s’adressant au poulet. Cette heureuse répartie de Jean-Jacques donne une idée de cette incroyable sens du contraste. Lui ordonnant de quitter la table, son père entend son fils s’adresser à un poulet sur le point d’être servi. Cette répartie indirecte ne laisse personne indifférent. Par un retournement magique, le poulet devient celui à qui l’on adresse, l’objet prétexte d’une relation qui lie et qu’apprécient Isaac et Jean-Jacques, ce duo complice.

Isaac Rousseau habite-t-il l'oeuvre de son fils ?

Je me souviendrai des battements de coeur qu'éprouvait
mon père au vol de la première perdrix, et des transports
de joie avec lesquels il trouvait le lièvre
qu'il avait cherché tout le jour. (6)

Nous nous sommes interrogés afin de mieux comprendre les liens que tissent Isaac et Jean-Jacques. Relisons le Premier Livre des Confessions principalement quelques-uns des épisodes de la petite enfance de Jean-Jacques et confrontons ces épisodes aux considérations pédagogiques développées d’Emile. Allons plus loin. La Nouvelle Héloïse aurait-elle été inspirée à Jean-Jacques à partir des années genevoises passées à "sauver" Jean-Jacques dès ses premiers jours avec Suzanne, sa soeur ? Plus simplement, le temps qu’accorde Isaac à Jean-Jacques ne constituerait-il pas une base théorique, une référence pédagogique dont se servirait plus tard Jean-Jacques décidé à rédiger un traité sur le développement de l’enfant de sa naissance à son âge adulte ?

Hors le temps que je passais à lire ou écrire auprès de mon père, et celui où ma mie me menait promener, j’étais toujours avec ma tante, à la voir broder, à l’entendre chanter, assis ou debout à côté d’elle, et j’étais content (…) Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique qui ne s’est bien développée en moi que longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d’airs et de chansons qu’elle chantait avec un filet de voix fort douce. La sérénité d’âme de cette excellente fille éloignait d’elle et de tout ce qui l’environnait la rêverie et la tristesse. L’attrait que son chant avait pour moi fut tel que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire ; mais qu’il m’en revient même, aujourd’hui que je l’ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. (7)

Revenons quelques années plus tôt. Après la naissance de François, Isaac Rousseau son père décide de quitter provisoirement le foyer familial et entreprend les démarches en vue d’exercer son métier d’horloger à Constantinople. Devenir horloger au sein de cet important comptoir genevois semble prioritaire ; enfin espère-t-il gagner l’argent destiné à l’entretien de sa famille. Le séjour dure sept ans. En 1711, Isaac Rousseau revient à Genève et s’installe au 40, Grand’Rue. Son second fils naît le 28 juin 1712. Suzanne l’épouse d'Isaac ne survit pas à l’accouchement et meurt quelques jours plus tard. Dès cet instant, Isaac emprunte un chemin inédit, la vie au foyer le transforme. Il devient à part entière un père actif. Je naquis infirme et malade ; je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs. (8)

Sollicitant sa petite sœur Suzanne qui vit désormais au 40, Grand’Rue, Isaac s’impose-t-il de nouvelles règles familiales, règles favorables à ce nouveau-né déclaré infirme et malade ? Peut-être qu’Isaac adopte un comportement de père de famille attentif à son fils lui offrant la chance de vivre, de grandir, de répondre aux empressements de son entourage. Comme s’il n’y avait aucune minute à perdre, comme si les premières demandes du nouveau-né passaient avant toutes les autres. Pour Isaac, les signes d’infirmité et l’état maladif de Jean-Jacques doivent mobiliser toute son énergie, toute sa disponibilité. Comme si un pacte avait été conclu avec Suzanne sur son lit de mort.

Ce pacte, cette promesse se devine lorsque Jean-Jacques répète les propos de son père. T’aimerais-je ainsi si tu n’étais que mon fils ? Tu es d’abord le fils d’un couple que nous formions ta mère et moi et en sa mémoire - ainsi pourrions-nous comprendre cette remarque - j’agirai pour ton bien et pour être digne des espérances que ta mère mettait en toi et que désormais, je dois réaliser à sa place. Se remémorant ses premiers instants, Jean-Jacques parle de l’entente conjugale de ses parents, richesse familiale, associant activement les êtres d’une même famille. Jean-Jacques parle de ces liens dans un temps long puisqu’il pense que son père, autant par fidélité et par attachement, entretient des années durant, un lien avec Suzanne, "l'épouse invisible" décédée trop tôt. Bien que remarié à Nyon - le 22 août 1740 - Isaac demeure fidèle à un engagement pris avec Suzanne à la naissance de Jean-Jacques. Ce pacte passe par la mission que confie Isaac aussi à Suzanne, sa petite sœur : une sœur de mon père, fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu’elle me sauva. (9)

Mon père quoiqu'homme de plaisir avait, non seulement
une probité sûre, mais beaucoup de religion. Galant homme
dans le monde et chrétien dans l'intérieur , il m'avait inspiré
de bonne heure les sentiments dont il était pénétré.

Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 61

Une éducation à partir de la petite enfance

Ici, nous parlerions d’une succession de soins opportuns, d’une attention portée aux moindres manifestations du nourrisson. Et si, chacun à leur tour ou ensemble - Isaac et Suzanne - s’entendaient-ils sur la manière d’élever Jean-Jacques dépassant peut-être les habitudes en vigueur dans les pratiques éducatives de l’époque ! Jean-Jacques reconnaîtrait-il implicitement que les premières années de son existence, Isaac et sa sœur Suzanne s’accordent pour lui dispenser les bases éducatives appropriées à son développement. Entreprise adéquate et adaptée puisque Jean-Jacques Rousseau écrit : J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans. (10)

Une atmosphère familiale faite d’attentions, de bienveillance, de musique, de chansons rythme les journées. Dès lors, celles-ci forment un continum sans désagrément, sans douleur. Et même par comparaison, Jean-Jacques Rousseau préfère-t-il parler du sort humain qui comme lui apprend à ressentir le monde, les personnes et l’environnement bien avant d’acquérir les instruments de la connaissance. Jeune enfant, Jean-Jacques aime se tenir près de sa tante ; il la regarde accomplir des travaux de broderie, il ne manque aucune des mélodies qu’elle fredonne, il admire la manière dont elle se coiffe. Il parle plus tard de son goût pour la musique chantée, rappelons-nous les airs du Devin du village. Suzanne initie si précocement Jean-Jacques à la musique que ce dernier garde en mémoire, son caractère enjoué ne donnant aucune prise à la douleur, il se rappelle la douceur mélodique de ses comptines. Pour lui le bonheur et la musique sont indissolublement liés.

Son bonheur de vivre devait contraster avec l’humeur, souvent chagrine et quelquefois désespérée de son père. Les lectures ne viendront que plus tard. Pour l’instant Jean-Jacques Rousseau se souvient d’une période pleine de gratitude à son égard et de charme venant remplir de lumière ses années appelées aujourd’hui pré - scolaires. Le souvenir de comptines, partiellement mémorisées et fredonnées lors de la rédaction de ses mémoires le bouleversent, les mots prononcés par sa tante et par Jacqueline lui reviennent. On retrouvera dans le Devin du village les mots, les personnages, le nom de fleurs évoqués dans les comptines de sa petite enfance. L’on parle du chalumeau ou petite flûte à bec que joue Jean-Jacques Rousseau dans l’orchestre qu’il fréquentera à Annecy, l’on parle du berger gardien des moutons, l’on retient la rose. Il existe une ressemblance avec la vie que connaît Chateaubriand dans son univers breton à Combourg. Ces moments de bonheur reviendront réjouir le coeur de Jean-Jacques lorsqu'avec son cousin, il vivra à Bossey.

Les moments de lecture et de musique qu’Isaac et Susanne offrent à Jean-Jacques deviennent des rituels ludiques des marqueurs dans la vie quotidienne de Jean-Jacques. Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : allons-nous coucher ; je suis plus enfant que toi. (11)

La lecture inspire les lecteurs

Ces tête-à-tête, ces lectures sont vécus par Jean-Jacques comme d’intenses moments d’intimité, des instants où s’exprime la douleur d’un père ayant perdu son épouse et les souvenirs le rattachant à ses années orientales. Jean-Jacques s’en nourrit. A son tour, il entreprend un périple imaginaire. Le temps d’Isaac Rousseau prend-il fin ?

Pourrions-nous parler d’un univers préparant à une existence bienheureuse ? La vie douce et paisible aurait pu se poursuivre et pourtant Les Confessions mettent l’accent sur un funeste incident. Plus ou moins convaincu, Isaac Rousseau n’entend pas s’incliner, voire s’excuser devant une autorité blâmant son comportement ; il a chassé dans un domaine privé. Le peu d’égard qu’il accorde au capitaine Gautier qui l’accuse d’un manque de respect, l’irrite. Isaac Rousseau craint-il l’autorité, entend-t-il la défier, désire-t-il s’éloigner de Genève pour la seconde fois ? En 1705, Madame Bernard pousse Isaac Rousseau à aller travailler à Constantinople. En 1722, il fuit Genève suite à l'altercation avec la capitaine Gautier.

Jean-Jacques Rousseau assiste au refus de son père de répondre à une convocation de la police comme une intrusion dans sa vie personnelle. Un chasseur accepte-t-il de se soumettre à une sentence qu’il conteste ? Isaac Rousseau et sa petite sœur Suzanne si dévouée pour Jean-Jacques quittent Genève, ils s’installent à Nyon. Quant à Jean-Jacques Rousseau, il sera accueilli dans la parentèle. Isaac Rousseau veille à ce que sa grande sœur s’occupe de Jean-Jacques. Chez le couple formé de l’oncle Bernard et de la tante Théodora, Jean-Jacques devient le complice de leur fils, Abraham, son cousin. Cette petite famille venait de perdre une petite fille. Jean-Jacques et Abraham devenus cousins inséparables, ils sont placés en pension au presbytère de Bossey, auprès du pasteur Jean-Jacques Lambercier (1676-1738) et de sa sœur Gabrielle. (1683-1753)

Jean-Jacques quitte Genève, prend une distance par rapport à la rue de Coutance, se console-t-il de l’éloignement de son père et de sa tante Suzanne. Jean-Jacques trouve-t-il une personne à qui se confier ? Pourra-t-il exprimer ses sentiments à François, son frère apprenti horloger chez un maître horloger ?

Jean-Jacques Roussseau, apprenti graveur et lecteur assidu

Plus tard, l’apprenti graveur Jean-Jacques poursuivra et entretiendra cette passion pour la lecture. Son maître d’apprentissage Abel Ducommun ne l’entend pas ainsi. Habitant chez son maître, ce dernier voit son apprenti vraisemblablement plus intéressé par la lecture occupant plus de temps que la pratique de la gravure, c'est-à-dire les exercices réservés aux apprentis de première année. Jean-Jacques aime ce travail et l’exerçant d’emblée avec une grande habileté, ses progrès sont immédiats. Au cours de son apprentissage, ne disposant de seulement quelques sous, il fréquentera la boutique de location de livres de Madame La Tribu. Bons ou mauvais tout passait, je ne choisissais point ; je lisais tout avec une égale avidité. Je lisais à l’établi, je lisais en allant faire mes messages, je lisais à la garde-robe et m’y oubliais des heures entières, la tête me tournait de la lecture, je ne faisais plus que lire. Mon maître m’épiait, me surprenait, me battait, me prenait mes livres. Que de volumes furent déchirés, brûlés, jetés par les fenêtres ! Que d’ouvrages restèrent dépareillés chez la Tribu ! Quand je n’avais plus de quoi la payer je lui donnais mes chemises, mes cravates, mes hardes ; mes trois sous d’étrennes tous les dimanches lui étaient régulièrement portés. (…) La Tribu me faisait crédit, les avances étaient petites, et quand j’avais empoché mon livre, je ne songeais plus à rien. (…) En moins d’un an j’épuisai la mince boutique de la Tribu, et alors je me trouvai dans mes loisirs cruellement désœuvré. (11)

Un territoire de chasse interdit

Le 11 octobre 1722, une altercation surgit entre le capitaine Gautier, officier à la retraite et Isaac Rousseau. Isaac le chasseur est entré dans la propriété de l'officier. Isaac Rousseau et sa petite sœur Suzanne s’exilent à Nyon. Dans cette petite cité suisse proche de la République de Genève, le 5 mars 1726, Isaac Rousseau épouse Jeanne François. Puis, désirant porter le titre d’habitant de Nyon, il présente une demande. Pourtant celle-ci est mise en attente suite à une dénonciation parvenue à la Commune. Isaac Rousseau est coupable avec un complice d’avoir chassé des oiseaux au bord du lac, à la pointe de Promonthoux et dans les villages de Trélex et de Gingins.

Nous parlions plus haut, de la vie de l’adolescent Rousseau signant, pour cinq ans, un contrat d’apprentissage chez le graveur Abel Ducommun, de six ans son aîné. Il vit chez son maître d’apprentissage. Après deux ans de tracasseries et de mauvais traitements, l’apprenti Rousseau décide de rompre son apprentissage et de quitter le domicile et l’atelier de la rue de la Croix d’Or à Genève. La boutique de livres de Mme La Tribu a cessé d’attirer Jean-Jacques, il a lu la plupart des livres. Sa bonne étoile le conduit d’abord chez le curé Benoît de Pontverre à Confignon, village situé à quelques kilomètres de la ville. Sur son conseil et une recommandation écrite, il se rend en quelque jours à Annecy. Il doit prendre contact avec Madame de Warens, jeune vaudoise convertie à la religion catholique. Alerté, Isaac Rousseau tente de rattraper son fils, il se rend à Annecy à cheval. Mais ayant appris que son fils entend se rendre à pied à Turin par le col du Mont Cenis, en compagnie de Monsieur et de Madame Sabran, rassuré, il rebrousse chemin.

Jean-Jacques à Nyon

Plus tard, vivant à Annecy puis à Chambéry avec Mme de Warens, Jean-Jacques, à plusieurs reprises, se rend à Nyon saluer son père. Le 40, Grand’Rue et la rue de Coutance reviennent dans la discussion. Isaac tente d’aborder la vie quotidienne de son fils avec Mme de Warens et de surcroît dans un pays catholique ! Aux souvenirs chargés d’émotions se mêlent l’évocation de Suzanne, son image hante leur mémoire. Dans un minuscule bistrot près du Château, ils se racontent leur vie, pleurent. En été, ils naviguent au large du port. Leur barque les guide dans le pays du souvenir, le mouvement des vagues prolonge la présence des images qu’ils portent tel un trésor commun. Accompagnant Mlle Merceret à Fribourg, Jean-Jacques Rousseau se dit très ému en passant à Genève. Puis, il poursuit sa route jusqu'à Nyon. Il fallait passer à Nyon. Passer sans voir mon bon père ! Si j'avais eu ce courage, j'en serais mort de regret (...) et l'allai voir à tout risque. Et ! que j'avais tort de la craindre ! Son âme à mon abord s'ouvrit aux sentiments paternels dont elle était pleine. Que de pleurs nous versâmes en nous embrassant ! Il crut d'abord que je revenais à lui. Je lui fis mon histoire, et je lui dit ma résolution. Il la combattit faiblement. Il me vit voir les dangers auxquels je m'exposais, me dit que les plus courtes folies étaient les meilleures. Du reste , il n'eut pas même la tentation de me retenit de force, et en cela je trouve qu'il eut raison: mais il est certain qu'il ne fit pas pour me ramener tout ce qu'il aurait pu faire, soit qu'après le pas que j'avais fait il jugeât lui-même que je n'en devais pas revenir, soit qu'il fut embarrassé peut-être à savoir ce qu'à mon âge il pourrait faire de moi. (...) Ma belle-mère, bonne femme, un peu mielleuse, fit semblant de vouloir me retenir à souper. Je ne restai point, mais je leur dis que je comptais m'arrêter avec eux plus longtemps au retour, et je leur laissai en dépôt mon petit paquet que j'avais fait venir par bateau, et dont j'étais embarrassé. Le lendemain je partis de bon matin, bien content d'avoir vu mon père et d'avoir osé faire mon devoir. (13) Une autre circonstance survient où Jean-Jacques et Isaac se donnent du bon temps et loue une barque. En quittant le petit port de Nyon, son père attire l'attention de Jean-Jacques sur les personnes qui occupent la barque qu'ils croise. Jean-Jacques aperçoit deux jeunes femmes et pose la question à son père : - les connais-tu ? Son père lui répond : Te souviens-tu de tes chères amis, c'est elles, ne reconnaîs-tu pas Madame Cristin et Mademoiselle de Vulson. Jean-Jacques les aurait-elle oubliées ? Les bateliers changent de cap à son initiative. Jean-Jacques n'entend pas raviver un épisode de son adolescence, il hésite à se venger en faisant surgir une "historiette" de vingt ans !

Un jour, se rendant à Besançon pour se perfectionner dans le domaine musical, Jean-Jacques écrit : Avec cette recommandation je vais à Besançon passant par Genève où je fus voir mes parents, et par Nyon où je fus voir mon père, qui me reçut comme à son ordinaire, et se chargea de me faire parvenir une malle qui ne venait qu'après moi, parce que j'étais à cheval. (14)

Admirer Genève, revoir son père, la navigation sur le lac, la beauté des montagnes, la neige, la complicité du père et du fils, rendent ces moments uniques puisque leur entente les réunit bien au-delà de l’instant présent.

Un jour, Jean-Jacques Rousseau - Isaac Rousseau le devinerait-il - évoquera l’importance des liens affectifs, l’importance si vive et si forte des émotions partagées. Son roman La Nouvelle Héloïse, passion amoureuse, fera vivre au lecteur des instants inoubliables. Le Citoyen de Genève bouleversera la pédagogie en proposant une éducation en accord avec le développement de l’enfant, Emile ou de l’éducation, paraît en 1762. Jean-Jacques Rousseau rédigera un véritable modèle politique intitulé le Contrat social, traité d’organisation démocratique de la vie en société.

Les amis de Jean-Jacques Rousseau admireront son œuvre littéraire, pédagogique, juridique, musicale, botanique. Ses ennemis tenteront de la critiquer sans l’avoir lue.

Isaac Rousseau meurt le 9 mai 1747 à Nyon, ainsi que le rappelle une petite plaque placée sur la façade du numéro 1, de la rue Delafléchère. Dans cette petite maison, aujourd’hui, classée, a vécu Isaac Rousseau, son fils Jean-Jacques n’y est entré que rarement.

Les guides chargés de faire découvrir Nyon et sa vieille ville s’arrêtent devant la maison de la rue Delafléchère et racontent aux pèlerins, entre autres trésors du patrimoine urbain, l’histoire d’Isaac Rousseau. Nyon honore le père et la tante de Jean-Jacques qui dès sa naissance lui ont donnés le meilleur d’eux-mêmes. En sommes-nous conscients ? Etablir un contact si étroit avec le jeune enfant, ce qu'assurément ont accompli Isaac et Suzanne a contribué à jeter les bases d'une approche nouvelle de l'éducation de la petite enfance. Les circonstances les ont poussés à trouver la manière de faire vivre un nourrisson. Héros discrets, ils méritent le titre de pionniers dans le domaine de l'éducation du jeune enfant !

Notes


(1) ROUSSEAU, Jean-Jacques, OC I, p. 25
(2) MOTTU-WEBER, Liliane, Des montres signées Rousseau, Patek Philippe Museum, 2012, p.5
(3) ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 7
(4) ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 8
(5) ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 32
(6) ROUSSEAU, Jean-Jacques, OC IV, p. 689
(7) ROUSSEAU, Jean-Jacques, OC I, pp. 10/11
(8) ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 7
(9) ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 8
(10) ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 8
(11) ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 8
(12) ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., pp. 39-40
(13) ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., pp. 144/145.
(14) ROUSSEAU. Jean-Jacques,, Ibid., p. 208.