Rémy Hildebrand



Comité européen Jean-Jacques Rousseau

Mon cher Jean-Paul

Etoile dans le ciel de l’estime, tu brilles désormais pour les êtres qui t’ont aimé et que tu as aimés. N’es-tu pas à l’Orient, lieu revivifiant, apaisant, conciliant la sagesse orientale et occidentale ? Tu habites dans un monde différent, te rassasiant de nos souvenirs, de tes désirs, de nos mémoires, de tes souhaits. On parlerait volontiers d’un enchevêtrement fait de partages, de sentiments, de reconnaissance.

Comme le dit Virginia Woolf (1882-1941) les oiseaux chantent en latin, en grec, en allemand, en anglais, en français, en italien la langue de leur taillis, leur maison végétale. Près de nous, les mésanges racontent que la mort n’existe pas ! Entendons-nous ceux-ci et celles-là ?

Depuis ton adolescence, mon cher Jean-Paul, tu connais par cœur et retiens par délicatesse, les plus beaux vers de la langue française non pour l’expression sonore seulement mais pour le message caché qu’ils portent. Nos vies se fortifient dans les récits, dans les poèmes, dans les musiques multiples et variées qu’écoute notre cœur. Ton école fut la montagne et l’univers littéraire et poétique. De tes interlocuteurs, tu attendais le meilleur. Exigence que tu demandais également aux textes, aux poèmes, aux chansons. Pour toi la poésie restitue le registre littéraire, la musique exauce les désirs de l’âme.

Une vocation de compteur

Tes amis connaissaient ton don exceptionnel, donner la parole aux personnes qui vivent leur passion en racontant leur épopée. Toi-même tu aimais évoquer une marche dans la neige afin de gagner la plaine et de rejoindre Chamonix dans la vallée de l’Arve. Là-bas la gendarmerie t’attendait. Tombé du ciel, ton avion venait de se poser à proximité du Mont Blanc. Une panne de moteur vous avait contraint à poser l’appareil. Les autorités n'avaient nullement considéré cet atterrissage forcé comme un exploit, ne relevant ni l’audace, ni le sang-froid de vous tirer d’une situation hautement périlleuse. Le pilote et toi saviez rire de cette désapprobation officielle.

En 2006, tu reçois les insignes de "Chevalier dans l’ordre des Arts et des lettres" de l’ambassade de France à Berne pour ton œuvre poétique ! Alors les images vues du ciel, les poèmes intitulés Temps suspendu se télescopaient, chantés par Marie-Claire Stambac et lus par Alain Carré. La presse reprend ce quatrain dès la sortie du CD

L’homme, que le progrès obsède
A balancé par-dessus bord
Ses origines quadrupèdes :
C’est avec le cerveau qu’il mord.

Tu aimais les tiens, tu voulais voyager, les reportages t’attendaient dans des zones en guerre. Tu regardais autrement le vol, les lois de l’apesanteur t’intriguaient. Le tête-à-tête radiophonique te comblait. En avion, tu oubliais les pannes en tout genre. Ta bonne étoile veillait sur toi. Monsieur Dova, ton directeur à la RSR, t’encourageait à voyager. A accroître l’audience de la radio, média si précieux en temps de paix ou de guerre. Il t’envoyait en reportage, tu avais pour mission de parler d’un concert de musique classique ou de décrire un salon aéronautique.

La passion de l’aviation

Rien ne te passionnait plus que les innovations technologiques et les entretiens avec des savants. Tes questions sérieuses formulées le plus simplement du monde décontenançaient plus d’un parmi tes interlocuteurs. Chacun répondait avec enthousiasme à Jean-Paul grand reporter. Tes invités - politiciens, poètes, écrivains musiciens - savaient se montrer à la hauteur. Chaque rencontre devenait une émotion contagieuse, un feu d’intelligence. Tu instaurais des dialogues qui dépassaient les clivages traditionnels. Ta mémorable émission de radio le rail, la route, les ailes reste dans le registre des amoureux du mouvement, des déplacements comme toi. Les voyages de - Monsieur tout le monde – dépendaient des informations fournies par ton émission. Les excursions étaient organisées selon les horaires de tel ou tel chemin de fer à crémaillères inventés par l’ingénieur genevois Thury dont tu parlais dans ta chronique du samedi matin. Des auditeurs d’antan demeuraient stupéfaits de faire ta connaissance en te croisant dans la rue. Pour un journaliste rencontré par hasard, tu appartenais déjà à la légende... Tes émissions - dûment répertoriées dans les archives sonores de la RSR depuis des années - mériteront, un jour, une analyse plus fouillée par les historiens en langues vivantes

Comme tu aimais le répéter, à New-York, tu t’es entretenu avec la pianiste Wanda Landowska, celle-ci t’a servi un gratin à la polonaise. Les compagnies d’aviation s’honoraient de te compter parmi leurs voyageurs. Tu as connu les aérodromes des capitales africaines et sur le front extrême-oriental les pistes des camps militaires. Les ministres t’accueillaient, les généraux exposaient leur stratégie à ce Genevois jamais dépourvu d’arguments, respectant le temps de chacun, précis, minuté, documenté. Du bout du monde, tu offrais aux auditeurs de la RSR, les réponses si contrastées de tes invités sur fond de bruit de moteurs, de vrombissement d’hélices. Tu pensais à tes auditeurs qui voulaient partager tes passions, découvrir des lieux que fuyaient les journalistes. Pour toi, le direct importait. Rien ne t’effrayait. Le micro et les guerres devenaient ta carte de visite, ton passeport pour accéder aux zones dites interdites !

Ta famille européenne

Avec bonheur, tu revenais souvent sur tes années de jeunesse, ces veillées au cours desquelles, en compagnie de ta mère et de ta sœur, vous aimiez parler de la famille. Tu saluais, lors de bref séjour, ta famille en Belgique. Un pèlerinage au sud-ouest de la France, un séjour romain ; ainsi cultivais-tu ton jardin familial en accomplissant le tour de l’Europe. Tu inventais ta saga familiale. Tu aimais parler de tes cousins, d’un oncle âgé, d’un ami sans nouvelle, des performances de tes petits enfants, de Rachel, de Simon, de David, de Myriam. Les protégés d’un évangile familial.

A leur âge, à l’Ecole internationale, deux frères, élèves comme toi deviennent tes amis. Leur père habite une petite maison dans les jardins au-dessus de Saconnex d’Arve. Son nom : Charles Baudouin. Sa vocation de poète te fascine, son métier de psychanalyste te séduit. Parfaitement bilingue, il parle avec Freud à Vienne, il fréquente Jung à Zurich. Lors du décès de Jung, le "Journal de Genève" lui demande un article. On est en 1961, il y a 57 ans. Charles Baudouin est bouleversé. A Genève, il fonde un Institut de psychagogie. Il repose avec son épouse, depuis 45 ans, au petit cimetière de Compesières, que tu fréquentes quelquefois avec Elisabeth. Ses œuvres sont étudiées jour après jour, lors de colloques, dans le cadre de séminaires. Il est l’un des premiers cliniciens à parler à l’époque, de la psychologie de l’enfant. Une revue toujours éditée l’atteste. Toutes ces raisons te rapprochent de lui.

Un ami

Mon cher Jean-Paul, tu admirais chez Charles Baudouin (1893-1963) l’érudition, l’intuition, les interprétations, la connaissance des symboles. Installé à Genève, il enseigne à l’Université. Mon cher Jean-Paul, tu parlais avec un humaniste, avec un philosophe Tu pouvais aborder, les sujets les plus paradoxaux, trouver des points communs, partager quelques interrogations sur l’existence.

Dans le ciel, patiemment, tu observais en « maître ès vol » la trace des avions, "mariage" des oiseaux et des cargos. Tu réservais le même traitement au langage. Tu appréciais entrer dans les mots familiers des êtres humains. Tu t’y glissais, y devinais l’incroyable richesse du sens, le cheminement d’une pensée croisant les mots, des mots préparant la naissance d’une idée, une idée formulant un postulat. Guidé par les performances aéronautiques et par la poésie, tu te sentais attiré par l’horizon. Talleyrand dit du marquis de La Fayette : il suivait et il répondait à un conseil discret et sa voix intérieure menait son destin. Mon cher Jean-Paul, une petite voix - la langue de ton âme - te chuchotait le chemin à emprunter. Ta détermination pour te ressourcer provenait aussi - des écrits de Saint-Exupéry notamment "Pilote de guerre", - des chroniques de Jack London, - des portraits de Jules Renard, - des poèmes de Lautréamont et de Rimbaud en plus des innombrables trésors que contient ta bibliothèque...

A nous de poursuivre le travail exceptionnel que tu as accompli jour après jour. N’es-tu pas un peu comme Robert-Louis Stevenson (1850-1894) voyageant avec son âne ? Ce marcheur endurant traverse le paysage de nos mémoires, avance de vallée en vallée en route vers la lumière de la Méditerranée, se rapproche de la forêt de nos enchantements. A nous, maintenant, de nous inspirer de tes lectures, d’écouter tes poèmes (1), de comprendre que la vie est un merveilleux cadeau, une fête pour nos destins. Remercions les dons que tu nous as transmis. Les jours qui viennent à nous ne portent-ils pas l’estime et l’amour, valeurs qui rapprochent les humains ? Jean-Paul, nous t’intégrons dans nos espérances embellies grâce à toi. Leur beauté agrandit nos vies, veille sur la petite statuette généreuse et affectueuse qui prend soin de nous. Ton goût de veiller sur nous va grandissant. A nous de bâtir sans relâche, de poétiser sans faiblesse, sans tarder, dès maintenant. Ta conviction a gagné notre cœur. Merci mon cher Jean-Paul.

Genève, le 7 juin 2018

(1) Jean-Paul Darmsteter, Quadritude, temps suspendu, autres chansons, Autrement dit, 2003.