Rémy Hildebrand

chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques
Président du Comité européen Jean-Jacques Rousseau
Président de l’Académie rhodanienne des Lettres

DISCOURS

Jonas rendait justice à son étoile
plutôt qu’à ses mérites.

Albert Camus

Jonas ou l’artiste au travail, Gallimard, 1957, p. 13

Mon cher Nguyen,

En 1945, Albert Camus écrit : pour qu’une pensée change le monde, il faut d’abord qu’elle change la vie de celui qui la porte. Il faut qu’elle se change en exemple. (1) Votre existence, mon cher Nyugen, est marqué par les bouleversements politiques du Vietnam. Vous grandissez dans le delta du Mékong. Vous rêvez d’une vie raffinée, cultivée entre les lectures d’œuvres d’écrivains de votre pays et le désir de faire paraître des poèmes qui chantent la douceur de vivre et la beauté des paysages inoubliables. Dès les années 1950, vous faites paraître des recueils de poèmes à Saïgon. En 1960, l’on vous attribue le prix nationale de littérature. Vos ouvrages font l’éloge de votre pays, leur titre le reflète : Les ondes pures, Terre natale comme une relique.

Vos convictions politiques, votre vocation de poète ne plaisent pas aux autorités qui prennent le pouvoir. Envoyé dans un camp de travaux forcés durant deux ans, vous gagnez l’Indonésie en avril 1979, grâce aux bateaux appelés - boat-people - qui secourent les réfugiés. Sur le chemin de l’exil, vous arrivez à Genève en 1979. A Paris, d’autres ouvrages paraissent : vous poursuivez votre combat. La réflexion de Albert Camus correspond exactement à la vocation que vous attribuez à la poésie. Les recueils paraissent, en 2019, sortira une nouvelle édition de "Message secret sur la mer de l’est".

Ce livre est précédé d’autres ouvrages aux titres légendaires : "L’empreinte de phénix", "Mille ans de Thang Long". Vos ouvrages parus de 1950 à 1970 ont été détruits suite à la chute de Saïgon. Dès le 30 avril 1975, vos publications paraissent de manière clandestine. Aujourd’hui, vos poèmes sont traduits dans plus de 14 langues. Vous parvenez à faire éditer des poètes en prison.

A Genève, vous déployez une activité remarquable ; membre du Comité exécutif du Centre PEN Suisse romand, délégué des écrivains et écrivaines en prison, représentant suppléant du PEN International au Conseil des droits de l’homme à Genève. Vous participez aux congrès du PEN et aux conférences du Comité des écrivains en prison. Vous êtes sollicités par plusieurs dizaines d’associations d’écrivains et de poètes. Vous trouvez le temps d’éditer une revue consacrée aux droits de l’homme pour le Cambodge, pour le Laos, pour le Viet-Nam.

Vous partagez avec Romain Gary un but : transformer le monde en un jardin heureux (2) Sûrement avez-vous pensé bénéficier d’une éducation entourée d’écrivains, de poètes. A ce sujet, Roman Gary se souvient de sa mère, il parle d’elle sur le ton de la confidence : Penché sur les vagues, je puisais dans le passé à mains pleines : des bouts de phrases jadis échangées, des propos mille fois entendus, des attitudes et des gestes qui sont restés dans mes yeux, les thèmes essentiels qui couraient à travers sa vie comme des fils de lumière qu’elle aurait tissés elle-même et auxquels elle n’avait jamais cessé de s’accrocher. (3)

Pour sa part, Saint-Exupéry parle des voiles des bateaux et des voyages, mais surtout il regarde les hommes poussés par le désir de quitter leur terre pour grandir et de prendre le large. Ces efforts les réunis, cette volonté transcende leur destin. Porté par la poésie et le chant poétique, votre destinée mon cher Nguyen entre dans une poétique de libération, la symphonie des sonorités dont parle Christine Taubira. (4) Votre travail de poète, votre œuvre construit des passages, invente des trajets, propose des symboles associant la souffrance et l’apaisement, la nuit des brimades et les élans vers le lointain. Les mots et leur rythme ont-ils le pouvoir de déplacer les êtes, les idées, les volonté de trouver un asile pour l’écriture qui pousse en nous comme une forêt qui s’agite au lever du soleil. Votre chemin s’inspire du voyage des nuages, votre inspiration avance doucement comme une colombe, ses pattes laissant des dessins dans la neige du temps qui vient. Albert Camus parle de l’espoir dans l’un de ses discours. Je crois qu’il est au contraire suscité, ranimé, entretenu, par des millions de solitaires dont les actions et les œuvres, chaque jour, nient les frontières et les plus grossières apparences de l’histoire, pour faire resplendir fugitivement la vérité toujours menacée que chacun, sur ses souffrances et sur ses joies, élève pour tous. (5)

Mon cher Nguyen, nos remerciements vont à votre œuvre de passeur. Vous avez accepté d’assumer un devoir. Vous êtes devenu messager des poètes de votre peuple, le soleil qui éclaire leurs œuvres. Un jour, dans les jardins situés au bord du Mékong, nous irons lire vos textes, les textes que vous rassemblez, les poèmes que vous sauvez de l’oubli s’érigent comme de minuscules aqueducs littéraires symboliques. Comme des pierres brûlantes, les poèmes construisent des langues pour rapprocher le cœur des hommes. Ce patrimoine poétique devient étoile et étendard. Les livres, les revues, les messages minuscules étoiles et les étendards ne font qu’un puisqu’ils parlent de l’humanité de demain et de ses lendemains lumineux. Prions avec vous pour que l’homme apprenne à réciter les paroles pour son cœur. Que son art poétique, né avec les tourments et les espérances instaure une distance pour l’appeler à grandir pour notre bonheur et le vôtre. Ils sont le pain de l’esprit, le vin de l’existence que le verbe a pour vocation de faire grandir. Notre reconnaissance est immense. Je conclurai avec Jorge Semprun, l’être humain est le résultat d’une longue histoire réelle de solidarité et de violences, d’échecs et de victoires humaines. (6) Merci notre cher Nguyen

(1) Albert Camus, "Carnets II, Janvier 1942-mars 1951", Gallimard, 2013, p. 167
(2) Romain Gary, "La promesse de l’aube", Gallimard, 1960, p. 367
(3) Romain Gary, Ibid., p. 405
(4) Christiane Taubira, "Murmures de jeunesse", Philippe Rey, 2016, p. 41
(5) Albert Camus, "Conférences et discours 1936-1958", Gallimard, 2017, p. 365
(6) Jorge Semprun, "Le grand voyage", Gallimard, 2012, p. 81
Genève, le 18 mai 2018