Rémy Hildebrand

Président
- du Comité européen Jean-Jacques Rousseau
- de l’Académie rhodanienne des Lettres


Je n’ai voyagé à pied que dans
mes beaux jours, et toujours avec délices

Jean-Jacques Rousseau

Le Valaisan
Jean-Jacques Rousseau !

Sion 1800, œuvre de Jean-François Albanis Beaumont (1755-1812).

Pour son précieux soutien iconographique, nous remercions la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne

Le 22 août 1744, contrarié, Jean-Jacques Rousseau quitte La République de Venise. Il a l’intention de regagner Paris par le Simplon et le Valais. A Venise, Jean-Jacques Rousseau occupait la fonction de Secrétaire auprès de l’Ambassadeur de France. Dans cet univers diplomatique, Rousseau a sûrement entrevu un monde conçu pour servir le prestige de la France ; pourtant ce milieu lui déplaît. Après quelques jours de voyage, Jean-Jacques Rousseau est accueilli, à Sion, par M. de Chaignon (1703-1787) chargé d’affaires de la France depuis le 31 mai 1744. Celui-ci lui fit mille amitiés. Ce voyage à travers les Alpes, constitue une transition idéale. Il permet à Jean-Jacques de dialoguer avec ses sentiments, avec ses pensées, avec ses désirs. Après les tâches de secrétaire, le pas léger, la réflexion en alerte, la marche le délivre.

En Valais, Jean-Jacques Rousseau découvre un pays où, estime-t-il, l’habitant est roi de son univers, seigneur de ses droits, souverain de ses ambitions, maître de son temps. Les habitants le reçoivent, leur simplicité le charme. Il découvre une existence frugale : de l’eau, un fruit, le souffle du vent. A Sion, Jean-Jacques Rousseau s’installe le samedi 29 août 1744 à l’auberge du Lion d’Or. Fascinés par la vie en Valais, d’autres écrivains séjourneront dans cet hôtel : Goethe, Wagner, Chateaubriand, Lamartine, Musset. Un jour peut-être, une plaque épigraphique rappellera leur visite ! Les traditions valaisannes et la qualité de vie de ce terroir ne feront qu’accroître les séjours de personnalités hors du commun. Avant de s’installer aux Etats-Unis, Marguerite Yourcenar a séjourné fréquemment en Valais ; elle y fera des rencontres qui la marqueront jusqu’à la fin de sa vie : je suis restée à Evolène quelques jours de plus que je le pensais, émerveillée par ce pays si immémorialement beau et si secret, dont les traditions et les coutumes n’apparaissent que peu à peu. Olivier de Kersauson parle d’un pays comme jardiné par la main de Dieu. Katherine Mansfield découvre le Valais lors de longues randonnées : … dans les cafés, sous les marronniers aux fleurs roses et blanches, il y avait encore davantage de gens ; aux fenêtres des maisons, on voyait des pots de narcisses blancs et des jeunes filles qui regardaient la tête couverte de foulards orange ou cerise. Tout avait l’air si gai, si agréable.

Songeant à exposer ses vues sur le Valais, Jean-Jacques Rousseau envisage d’en écrire l’histoire. Ami de Rousseau, Jean-Vincent Caperonnier de Gauffecourt (1691-1766) connaît bien le Valais, il facilite ses excursions, rassemble pour lui un grand nombre d’information. En 1754, Jean-Jacques Rousseau, lors de son périple sur le Léman, en compagnie de la famille Deluc, passe une nuit à Bex, à Saint-Maurice et à Vevey. Il admire le torrent Pissevache, prend ses repas à Aigle et à Villeneuve. La semaine sur le lac Léman lui est des plus agréables. Ce séjour valaisan offre l’occasion à Jean-Jacques Rousseau de mieux comprendre la générosité valaisanne. Ecoutons-le évoquer avec nostalgie la terre valaisanne et l’hospitalité de ses habitants : J’aurais passé tout le temps de mon voyage dans le seul enchantement du paysage, si je n’en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitants. Vous trouverez dans ma description un léger crayon de leurs mœurs, de leur simplicité, de leur égalité d’âme, et de cette paisible tranquillité qui les rend heureux par l’exemption des peines plutôt que par le goût des plaisirs. Mais ce que je n’ai pu vous peindre et qu’on ne peut guère imaginer, c’est leur humanité désintéressée, et leur zèle hospitalier pour tous les étrangers que le hasard ou la curiosité conduisent chez eux. J’en fis une épreuve surprenante, moi qui n’étais connu de personne et qui ne marchais qu’à l’aide d’un conducteur. Quand j’arrivais le soir dans un hameau, chacun venait avec tant d’empressement m’offrir sa maison que j’étais embarrassé du choix, et celui qui obtenait la préférence en paraissait si content que la première fois je pris cette ardeur pour de l’avidité. Mais je fus bien étonné quand après en avoir usé chez mon hôte à peu près comme au cabaret, il refusa le lendemain mon argent, s’offensant même de ma proposition.

En réservant, au Valais, le statut d’hôte d’honneur, la Direction du Salon international du livre et de la presse n’a pu faire meilleur choix. A Genève, du 25 au 29 avril 2018, le Valais a déployé un trésor d’imagination pour mieux faire connaître et apprécier tout à la fois son patrimoine artisanal, son dynamisme industriel, ses pôles de connaissance, la variété de son tourisme en toute saison, la qualité de ses cépages. Un instant, les visiteurs actuels ont pu imaginer les impressions ressenties par Rousseau, il y a plus de deux cent septante ans, en découvrant des lieux inoubliables et en rencontrant des personnes désireuses de lui faire connaître leur existence formée d’un bonheur si intense qu’elle en devient un art de vivre. Une existence qui s’inspire, peut-être, depuis toujours, d’une authentique empreinte de la nature !

Genève, le 2 mai 2018