Rémy Hildebrand

Comité européen Jean-Jacques Rousseau
Académie rhodanienne des Lettres 

Jean-Jacques Rousseau : moissonneur d’asperges!

Un apprenti graveur soucieux de plaire !

Adolescent, Jean-Jacques vit chez son oncle Gabriel Bernard et sa tante Théodora Bernard-Rousseau. Abraham, leur fils et Jean-Jacques ont le même âge ; ils viennent de passer deux ans - octobre 1722/octobre 1724 - au presbytère de Bossey auprès du pasteur Jean-Jacques Lambercier et de sa sœur Gabrielle.

Revenus à Genève, les deux adolescents revenus à Genève semblent préoccuper Gabriel Bernard. Se substituerait-il à Isaac Rousseau, vivant à Nyon ? Désirerait-il rechercher un métier aux deux adolescents. On le sent préoccupé par leur formation professionnelle. Gabriel Bernard s’intéresse autant à l’avenir de son fils qu’à celui de Jean-Jacques. Il désire que son fils embrasse, comme lui, la carrière de dessinateur civil. Il lui transmet quelques notions de la géométrie du plan et de l’espace, en fait, les bases géométriques d’Euclide et de Platon. De son côté, Jean-Jacques se trouve dans l’embarras, il ne se voit pas exercer un métier artisanal. Pourtant, la discussion avec l’oncle Gabriel n’est pas vaine. Jean-Jacques se verrait bien pasteur, afin de mettre en valeur son goût pour la prédication. Il semble logique que les années passées à Genève à fréquenter l’Eglise de Saint-Pierre, à écouter les sermons, à fréquenter le catéchisme destiné à sa familiariser avec les récits de l’Ancien et du Nouveau Testaments ne sont pas étrangères à ce vœu.

De longues vacances

Pour l’instant, Jean-Jacques suit le cours de géométrie que Gabriel Bernard dispense à son fils. Quant à entreprendre des études de théologie, cette possibilité semble au-dessus des moyens dont dispose la famille Rousseau. Le petit revenu du bien de ma mère à partager entre mon frère et moi ne suffisait pas pour pousser mes études. (1)

La frais de la pension de Jean-Jacques accroissent les charges auxquelles doit faire face le couple Bernard-Rousseau. Si, il y a deux ans, Théodora, la tante a obtenu du pasteur Jean-Jacques Lambercier qu’il prenne en pension, Jean-Jacques et Abraham, cette fois-ci, l’oncle Gabriel prend les choses en mains et rompt cette période, de quelques mois, au cours de laquelle, Abraham et Jean-Jacques occupent tout leur temps à la confection de flûtes et de tambour, à la construction de montres, à peindre, à dessiner, à écrire de petites comédies jouées par des marionnettes. Dans leurs récits, la voix de polichinelle en imposait. Les familles venaient se divertir et applaudissaient. Le théâtre raffolait plus d’un. Les années de Bossey se prolongeaient, la figure du pasteur Lambercier inspirait les adolescents.

Ensemble à Bossey, oisifs à Genève, ils passaient leur temps à jouer. Les jeux de rôles des uns et des autres devenaient harangue, sermons, plaidoiries. Nullement insérés dans un système scolaire précis, ces deux adolescents devenaient la risée des adolescents de leur âge. Dans Les Confessions. Jean-Jacques Rousseau évoque cette période où marginaux, lui et son cousin, suscitent la jalousie, provoquent l’étonnement ; ils se battent pour défendre leur statut d’adolescents indépendants.

En allant voir son père à Nyon, Jean-Jacques Rousseau passe du temps avec Madame de Vulson et sa fille Goton. Mme de Vulson lui rappelle Gabrielle Lambercier, Mlle Goton le rapproche de Suzon. Ces deux femmes proches d’Isaac Rousseau, entourent Jean-Jacques avec empressement. Jean-Jacques ne résiste ni aux caresses de l’une ni aux audaces de l’autre. Jean-Jacques était leur jouet préféré, surtout celui de Goton. Se trouver dans les mains d’une jeune femme de quelques années de plus que lui, le consolait, peut-être. Il était le petit frère, il s’imaginait être son amant. Lors des séparations Jean-Jacques pleure, il écrit à l’une, invite l’autre à Genève. Il apprend que Goton se marie, elle s’appelle désormais Mme Cristin. Lors d’une petite navigation devant le port de Nyon, Jean-Jacques les apercevra, il ne voudra pas les saluer. Une autre femme veillera à l’éducation de Jean-Jacques. Les conseils que son père ne pourra lui donner passeront par une femme libérée devenue catholique demeurant à Annecy. Les échanges avec Madame Charlotte de Vulson et Mademoiselle Goton, devenue Madame Cristin prépareront un autre empressement avec Madame de Warens. Une entente confiante sera au rendez-vous. Jean-Jacques Rousseau voudra épanouir l’attachement amoureux qu’il éprouve pour elle. Jean-Jacques Rousseau serait-il à la recherche d’une entente affective durable, d’une fusion sentimentale si intense qu’elle instaure la compréhension des cœurs.

La perspective d’un métier

Mais revenons quelques années plus tôt, aux années dites du choix professionnel. Gabriel Bernard semble s’intéresser activement au métier que pourrait exercer Jean-Jacques. Il accomplira un stage chez Monsieur Masseron, greffier à Genève. Gabriel s’entête et pense que Jean-Jacques possède toutes les aptitudes qu’exige cette activité au greffe. Pourtant, ce greffier se plaint, dit perdre son temps, accuse Jean-Jacques de défauts rendant incompatibles l’exercice de cette fonction. Jean-Jacques se convainc de quitter cette occupation. L’activité le dégoûte, rester dans ce bureau devient un calvaire. Faisant confiance à son ami, Monsieur Masseron, engage en toute bonne foi, cet adolescent qu’il ne cesse de rabrouer sur l’avis de ses collaborateurs ; Jean-Jacques est renvoyé avec mépris, n’étant apte qu’à utiliser une lime, verdict cruel pour un adolescent rêvant d’écrire des sermons.

L’horloger réclamant un apprenti fut oublié, de son côté, le graveur Abel Ducommun âgé de 20 ans accepte Jean-Jacques. Devant notaire, ils signent, le 26 avril 1725, un contrat pour cinq ans. Très rapidement, Jean-Jacques s’insurge contre son maître d’apprentissage, ne se reconnaît pas lui-même, le jeu du burin, l’usage de la lime, l’ambiance de l’atelier entraîne l’apprenti à commettre des fautes professionnelles et personnelles inacceptable dans le milieu des graveurs. Jean-Jacques grave des médailles, lit des livres empruntés à la boutique tenue par Madame La Tribu. Abel Ducommun découvre la fabrication de médailles et de petites pièces, intervient lorsque son apprenti poussé par la faim, tente de dérober des pommes. Abel Ducommun le bat. Subissant trop d’humiliations, trop d’injustices Jean-Jacques décide de quitter son maître d’apprentissage, il est prêt à partir.

Un jour, le compagnon graveur Verrat voulut gagner quelques sous en prélevant dans le jardin de sa mère des asperges qu’il allait vendre au marché à la place du Molard. Travaillant dans l’atelier d’Abel Ducommun, le compagnon Verrat confie à Jean-Jacques la mission de récolter, de moissonner les plus belles asperges (2)

La place du Molard et sa fontaine octogonale de 1711

Cet événement de la vie de Jean-Jacques Rousseau a été rappelé dans la presse, récemment. (3) L’œuvre du peintre Henri-Germain Lacombe (1812-1893) présente la place du Molard, le jour du marché en 1843. Benjamin Chaix parle des scènes de cette œuvre : les femmes, portant bonnet et châle qui vendent le produit de la ferme, les hommes élégants, les gendarmes attentifs aux places attribués aux maraîchers. Cette scène illustre la prodigieuse activité des paysans à travers la variété des produits de la ferme. Les terres agricoles ne sont-elles pas depuis toujours le garde-manger des citadins, précieux espaces protégés face aux plans d’urbanisme ? Les femmes de la bourgeoise ne vont-elles pas d’un étal à l’autre choisir les légumes et acheter les viandes échangeant trois mots avec les jolies paysannes de Satigny, de Laconnex et de Jussy. Derrière les gendarmes, une jeune femme vend, peut-être, les asperges récoltées par Jean-Jacques ! Elle n’est pas dupe, elle sait que ces asperges viennent d’être dérobées. Les quelques sous remis à Jean-Jacques lui permettront d’emprunter pour une heure voire pour un jour les livres et les revues qu’il lit avec avidité, un peu comme lorsque son père lui faisait la lecture jusqu’au petit matin !

Pensons au récit survenu à Jean-Jacques Rousseau sur la route de Fontainebleau où, en été, une vendeuse vend du fruit, de la tisane et des petits pains. (4) Un enfant l’accompagne, il se déplace à l’aide béquilles. Fasciné par son agréable propos, Jean-Jacques Rousseau se rend compte qu’il a pris l’habitude de lui donner une petite pièce. Cette habitude lui rappelle-t-il ses années d’apprentissage, rudement maltraité par un maître d’apprentissage colérique, à la limite contraint de mendier plus d’une fois pour survivre. Cette habitude l’amène à s’interroger. Il entend conserver son libre arbitre, son indépendance passe avant tout obligation !

Notes
(1) Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 25
(2) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 33
(3) La Tribune de Genève, le 9 mars 2018
(4) Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 1050.

Mai 2018