Rémy Hildebrand



Comité européen Jean-Jacques Rousseau

A notre cher Gérard

Lucide, une fois encore, Gérard a pris soin de saluer les siens ; de son dernier souffle, il a remercié, puis s’est retiré discrètement dans son domaine, celui de la connaissance scientifique et de la complicité familiale.

Il y a quelques jours, deux de ses petits-fils Frédéric et Florian lui préparaient un de ses repas préférés. Ne se sont-ils pas inspirés des recettes d’Adrien talentueux cuisinier et manager hôtelier qui souvent venait lui rendre visite et préparer un repas ! Pourtant, malicieux, Gérard ne l’a pas goûté ; il a préféré prendre tout son temps pour déguster la crème et les fraises parfumées…

Permettez que je trace le portrait de Gérard, en évoquant son exemple, comme autant de petits diamants qu’il nous a confiés.

Gérard fut un maître de la vie, il tutoyait la maladie. Il fut un compagnon exemplaire attaché à tenir pour vérité la manière de vivre pour soi et pour les autres. Mieux qu’un discours, son image élégante se reflétait dans les couleurs d’une existence illuminée par la nature. Souvenons-nous de Chambésy, des Etats-Unis, de Chêne-Bougeries, du chemin des Arpillières, de Beauregard, de Saanenmösen. Dans ces différents lieux de vie, il y avait toujours des arbustes accueillant les oiseaux. Virginia Woolf le dit mieux que quiconque : tenant longuement leur note aiguë les oiseaux dans les arbres de la prairie de la vie chantèrent que la mort n’existe pas.

Un jour, alors que vous vous promènerez et qu’un parterre de fleurs brillera plus qu’à l’accoutumée, pensez à lui, il sera là, dans la lumière d’un arrangement, d’une décoration accomplie par la nature et sa capacité à se maintenir à l’ombre et au soleil du temps qui passe.

Souvent les idées éclairent notre esprit, notre intuition s’éveille ; alors retenons ces signes dans lesquels Gérard incluaient l’inattendu, la nouveauté, l’humour. Le temps, son allié, lui permettait d’accorder de l’importance à ce qu’il aimait et à ceux qu’il aimait.

Cette alliance entre le temps qui passe et le temps que l’on s’approprie lui a permis de servir sa patrie, de devenir officier dans l’armée suisse, d’écouter sa famille, d’exprimer son bonheur de vivre en harmonie avec un patrimoine familial des plus prestigieux.

Membre de la Bourgeoisie de Berne, né à Moudon, professeur honoraire de l’Université de Genève, l’histoire de sa famille aussi bien que la connaissance de son domaine de prédilection n’avait pour lui aucune frontière. Gérard a trouvé dans la biologie un savoir qui le fascinait. Elle lui a permis d’accomplir une mission, il est devenu le guide de l’histoire familiale, le diplomate des savants, le héros qui sait écouter le message des trois Suisses. Dans le livre d’or de la famille, peut-être le visionnaire Nicolas de Flue a raconté l’histoire de Gérard et son dialogue avec les montagnes, promesses des torrents de l’avenir ; peut-être que la pomme d’or de Guillaume Tell a guidé son esprit indépendant. Et si l’arbalète symbolisait cet équilibre entre Gérard conscients de ses désirs et de ses motivations ! Amoureux de Sils Maria, il a répété souvent avec Frédéric Nietzsche : où puis-je me sentir chez moi ? Il adorait séjourner dans ce village grison, consulter les archives de la Maison du philosophe et marcher le long de cette petite plaine, lieu de ressourcement pour Nietzsche autant que pour Proust. Les archives littéraires de la maison de Nietzsche n’étaient-elles pas comme ces petits pains chauds et ces morceaux de tresse dégustées dans la salle à manger de Beauregard, de minuscules battements d’ailes du temps qui nous a réuni si souvent le 31 décembre ? A Bâle, Gérard allait se promener devant la maison de Nietzsche située entre l’Eglise française et l’ancienne prison devenue l’auberge "le Violon". L’enseignement de la philologie de l’un usait de méthodes identiques en ce qui concerne l’enseignement de l’autre.

Gérard appréciait exercer la fonction de diplomate des savants dans le cercle de sa famille ou dans les milieux académiques. Il inspirait les héros s’adressant à travers les circonstances aux trois Suisses mythiques ou non. A Meggen-la-coquette, quelques pas seulement le séparait de la prairie du Grütli. Werner Stauffacher lui transmettait des images héritées des anciens, Walter Fürst lui parlait avec feux de la fondation de la Suisse primitive et de l’urgence de pactes à sceller pour l’avenir, Arnold Mechtal lui apprenait le sens de la fidélité, cet absolu qui l’a guidé à quelque endroit qu’il se trouvât.

N’a-t-il pas accepté de transmettre des connaissances en biologie qui furent longtemps objets de condamnation, traitant de questions auparavant appelées hérétiques.

Désormais, Gérard est installé entre les portraits peints de ses illustres ancêtres et les images vivantes toujours actuelles dans le cœur des siens. Il incarne le rôle de passeur, de gardien des rencontres au-delà de l’horizon. Cet horizon signe la beauté d’un lieu et la joie de parler d’un patrimoine authentique.

Un jour, Noëlle et moi, étions invités à Meggen par Huguette et Gérard. En fin de journée, petite promenade sur l’eau. Marc conduisait le bateau. Durant cette paisible navigation, nous admirions les contours du lac des Quatre-Cantons, les forêts se jetant dans l’eau. Le soleil disparaissait doucement derrière la montagne. Cet instant reste magique, notre mémoire se rappelle ce moment offert par l’amitié. De même, Gérard a constamment puisé dans la nature les forces pour accomplir son destin.

Alors voici la question qu’appréciait Gérard : ne devrait-on pas d’abord dans la vie trouver des lieux bénéfiques pour soi, pour ensuite pouvoir épanouir en nous les forces de notre attachement ? La biologie pour Gérard fut sa conscience, sa messagère d'une vie à protéger, l’espérance de notre avenir. Aujourd’hui, l’étoile de Gérard brille et éclaire notre conscience, s’installe dans la voûte céleste de notre estime.

Ses leçons, ses cours, ses questions nous invitent à la réflexion, à la méditation. Son enseignement se rapproche d’une pensée de Jean D’Ormesson : Le bonheur n’est pas un but, encore moins une carrière ; il tombe comme par hasard, sur la tête et dans le cœur de ceux qui, loin de s’occuper d’eux-mêmes, s’occupent plutôt d’autre chose et des autres.

Prendre conscience de l’autre, de ses attentes, de ses joies instaure en chacun de nous un mouvement vital, une exigence à respecter, un hommage à rendre. Gérard a accompli une vie généreuse et respectueuse des êtres qui lui étaient chers. Ce qu’il nous a donné reste des cadeaux, des repas souvenirs communs au goût de fraise !

Merci Gérard

Genève, le 14 mai 2018