Rémy Hildebrand



Comité européen Jean-Jacques Rousseau

Vingt-cinq ans de Anne

Chère Anne,

Le choix du Jardin botanique de Genève, réunissant ta famille et tes amis - à l’occasion de tes vingt-cinq ans - correspond à ta vocation naissante. Ainsi, comprend-on mieux ton parcours personnel et ton ambition professionnelle. Les études dans le domaine de la biologie exigent le don de l’observation du milieu naturel, l’application de règles rigoureuses, la préparation à de longs voyages pour mener à bien un programme d’explorations géographiques. Tu as accompli chacune de ces étapes avec succès. Peut-être, as-tu été inspirée par Elisée Reclus (1830-1905), écrivain-voyageur, géographe d’exception, anarchiste, le premier à utiliser le mot francophonie. A 18 ans, il connaît déjà les côtes-est de l’Amérique puis l’Amérique du Sud ? Peut-être veux-tu te familiariser avec les travaux du savant genevois Augustin Pyramus de Candolle (1778-1841) appelé l’infatigable jardinier de Genève qui a décrit plus de 6350 nouvelles espèces de plantes ? Peut-être es-tu fascinée par le comte Buffon (1749-1804) naturaliste inspiré par Darwin et Lamarck, l’on parle du Pline de Montbard en Côte d’Or. Il n’avait qu’une seule devise : la tête haute levée vers le ciel ! T’identifies-tu à Jean-Henry Fabre (1823-1915) naturaliste, poète ; deux musées lui rendent un hommage mérité ; suis-tu peut être Alexandre von Humbolt (1769-1859), ami de Goethe et de Chateaubriand. Deux cent dix-sept ans avant toi, ma chère Anne, en 1800, Humbolt et Bonpland empruntent le canal naturel entre l’Orénoque et l’Amazonie. Du canal de Casiquiare, ils atteignent la source de l’Orénoque puis le 6 janvier 1802, arrivent à Quito. Humbolt tient à gravir à pied le Chimborazo, il arrive presque au sommet à 5878 mètres. De l’Equateur, il désire aller saluer le président des Etats-Unis, à Philadelphie, il est reçu par Thomas Jefferson. Cette expédition a duré cinq ans et lui a coûté le tiers de sa fortune. Comme ces éminentes personnalités tu as baigné dans un univers proche de la géologie, de la paléontologie, de la préhistoire. Ces domaines de la connaissance te fascinaient, chacun porteur d’une puissance naturelle incroyable. Plus près de toi, les animaux sauvages échappant aux efforts de domestication de l’homme te subjuguaient. Le tigre et la panthère habitaient tes rêves, les dompter devenait un jeu d’enfant, leur parler un dialogue mystique. Te rappelles-tu, l’un des Noëls neuchâtelois ? Tu avais demandé si discrètement une peluche que seul le lion ou la panthère pouvait combler ton attente. Mieux le lion aurait plus certainement ton agrément. En ouvrant ton paquet de fête, tu vois une panthère qui sera ta compagne de tous les jours. Tu hésites, tu penses qu’il s’agit d’une erreur, tu questionnes ton père. Et Philippe saisissant immédiatement ton chagrin, prononce la parole qui soulage. Il explique : la panthère est bien plus redoutable que le tigre tout simplement parce qu’elle peut grimper aux arbres et poursuivre sa proie dans les circonstances les plus compliquées. Un tigre ne peut pas être comparé à une panthère. Ouf, tu passeras un Noël heureuse de pouvoir caresser un animal si exceptionnel. Avis à ton agence de voyage, la panthère vit en Somalie et en Afrique du Sud. En 3e année du Collège de Genève, tu es invitée à faire un exposé. Je crois que la dissertation et l’exposé possèdent des vertus exceptionnelles. Imagine-t-on, le rôle vocationnel des professeurs qui procèdent presque par intuition lorsqu’ils confient à un élève la mission de présenter à la classe un thème philosophique, un sujet abordé dans un cours à option ou un sujet libre. En l’occurrence, tu es désignée conférencière ; tu présenteras la mousse, son développement, son histoire, sa génèse. Un objet de recherche s’impose à toi. De ce jour, à ton insu, l’Université t’attend en biologie, tu feras ton mémoire de bachelor sur les mousses, stimulée par Madame Michelle, tu partiras accomplir ton grand tour au Brésil, comme Humbolt. Grâce à Michelle grâce à Louis, enseignants universitaires du Département de biologie, une unité conjugale symbolique t’accompagnent, tu séjournes au Brésil, tu prépares ta petite soutenance, en juin, tu la défendras. Bravo pour ta persévérance, ton endurance, ta ténacité, ton art de choisir une espèce puissante, incroyablement, résistante, à l’image de la panthère, une mousse que tu étudies au bord du Rio Negro. Tu poursuis ton beau chemin, pour moi, les publications résument bien ce que tes examens t’ont fait découvrir. Tu rédiges des comptes-rendus, des rapports méthodologiques. Jouer de ces écueils, trouver le temps de simplifier cet ensemble de connaissances, retenir les dates, glisser d’un tableau de sciences naturelles à l’autre : quelle polyphonie honorant la Nature. Dans ton premier herbier symbolique, je trouve des livres, des images, des dictionnaires, des bandes dessinées, des mangas. L’herbier, tel un savoir immense, ouvre les portes des beautés universelles : l’observation de la flore, la désignation latine des espaces, la mise en page des fleurs séchées, la mémorisation, la désignation de telle et elle espèce. Entrer dans l’univers d’une collection accroît la mémoire, rappelle les personnes, les lieux, les sentiments où ces merveilles ont été cueillies. Cette somptueuse activité rapproche le collectionneur de la nature, fait parler la nature en lui, donne aux couleurs des fleurs une intensité affective. Le désir de se souvenir d’une personne reste désormais attachée à la découverte d’un vallon ombragé, d’un ruisseau rieur traversant un sous-bois, dévalant une pente ensoleillée. Et je parle toujours de cet herbier symbolique. Les premiers herbiers ont été inventés par un professeur de botanique de Bologne, Luca Ghinio (1500-1556) et par un médecin bâlois Félix Platter (1536-1614). L’herbier engendre une série d’activités, un entrelacement d’heureuses connaissances associées aux souvenirs d’une excursion de grands marcheurs. Et si ton herbier personnel parlait de toi, faisait surgir les questions que tu poses à la Terre, ce grand laboratoire des secrets de l’univers ? Un jour, reviendras-tu d’un voyage ayant découvert une nouvelle espèce de mousse ? Cette nouvelle espace deviendrait-elle un sujet de thèse, une envie de créer un foyer, la volonté de partir sur les pas de Stevenson avec ou sans âne ? Dans cet herbier symbolique, une figure illumine les manuscrits. Cette figure tutélaire s’appelle Esther, elle t’accompagne fidèlement, elle t’inspire généreusement. Près d’elle, une autre femme installée devant une tente rouge habite ton cœur. Elle s’appelle Dinah, son père Jacob, sa mère Léa l’admirent. Elle a 13 frères qui exigent la circoncision des hommes du village, lors du mariage de leur sœur ! Ce qui importe pour toi, sera prioritaire dans notre volonté de te soutenir, de t’aimer dans ta vie, dans ton imaginaire, dans la capacité de rêver ton avenir avec l’amour des êtres qui t’admirent et qui veulent le meilleur pour toi. Un jour, installée au bord du Rio Negro ou au bord du lac de Joux, tu souhaiteras soutenir une thèse de doctorat au sein de l’Université de Genève et au sein de l’Université de Manaus, ville fondée par les Portugais en 1699 qui compte aujourd’hui deux millions d’habitants. Ce jour, te reviendra en mémoire, illuminera tes souvenirs, les jeux, les pique-nique, les balades en forêt que ta mère et que ton père inventaient pour toi et pour ton frère. Ce souvenir aura la douceur de l’estime familiale, de l’empreinte amoureuse qui fait naître les enfants, de la complicité que ton frère t’offre en veillant scrupuleusement sur tes études. Vos rires vous ont nourris, vos échanges vous ont fait grandir. Lui aime l’univers soigné de l’Angleterre, tu préfèrerais l’homme viril, ami de la grotte éclairée par les flammes heureuses de vivre, les flammes qui ont la vocation de réchauffer en toute saison. Ton âme est la sœur de cette flamme. Avec ton frère, la complicité nourrit vos jours, vous laisse une empreinte, vous savez rire de vous-mêmes. Un jour, si tu cherches un éditeur, je te donnerai quelques adresses. En effet, je connais Derib, père de Bondy Longwy. Et si, tu dessinais des planches d’une manga consacrée aux mousses, sorte de cours d’initiation à la flore pour jeunes lecteurs. Tu pourras expliquer, par le dessin, ce que ton cœur aime par-dessus tout, échanger, correspondre, monter un atelier d’écriture. Cette perspective t’ouvre les ateliers du monde entier, même au Japon, tu pourras saluer une amie qui s’appelle Maho qui comme toi à Paris a soutenu une thèse de doctorat. Le voyage de ton ambition brille déjà, les rencontres de ta passion feront fructifier les désirs que tu portes. Ton âme honore tes destins et les tiens. Bien à toi. Bien à toi Samedi 19 mai 2018