Rémy Hildebrand



Comité européen Jean-Jacques Rousseau

A notre chère Claude

1931-2018

Damas est toujours Damas et dans l’oasis de la passion
il y a toujours de l’eau pour les chants les plus beaux.

Chawqui Baghdâdi
On te demande comment va Damas
in/ La République de la peur, Alidadès, 2017

Erick Orsenna parle de la Suisse, je cite : Ainsi, tout autour de la Confédération la neige sert de filtre, la houle du large s’y étiole, le décibel dans l’air pur se dissout. Lycéens, lycéennes, pardon lycéenne, cette géographie est une morale. La Suisse est le seul pays où l’on entende, ponctué par les coucous, le temps glisser. Lycéens, lycéennes, je vous apprendrai le calme helvète, l’éthique confédérée. 1

Notre ancienne présidente du PEN de 2009 à 2013, a offert son temps, son enthousiasme, sa générosité. Notre avenir s’inspirera de son exemple. Nous lui devons de merveilleuses et discrètes leçons pour les jours qui viennent à nous.

La première leçon de notre chère Claude, nous entraîne dans les bois, dans les taillis à l’écoute d’oiseaux tenant longuement leur note aiguë, en grec, dans les arbres de la prairie de la vie, au-delà de la rivière, là où marchent les morts, ils chantèrent que la mort n’existe pas. 2

La deuxième leçon de vie de notre chère Claude est une invitation à la randonnée. Un jour, lorsque vous vous promènerez, vous regard restera ébloui par un parterre de fleurs. Cueillez l’une d’elle, approchez-la de vos lèvres, embrassez-la. Une minuscule ivresse vous bouleversera. La nature deviendra un diamant, les couleurs seront nouvelles, les parfums enrichiront vos sens.

La troisième leçon de notre chère Claude nous invite à écouter les messages que nous recevons à notre insu. Souvent les idées éclairent notre esprit, notre intuition s’éveille. Retenons ces signes ? Examinons la réponse que nous leur réservons. Notre chère Claude, aurait-elle voulu devenir une mésange, une inspiratrice devant la maison des traducteurs, un rossignol dans l’arche de nos idéaux ? Ainsi des mots, des exclamations, des silences caresseront notre cœur, le langage sculptera des sons en souvenirs d’enfants blessés par la guerre ! Ainsi apprend-on à respecter le silence d’une langue.

La quatrième leçon de notre chère Claude renvoie à la lumière de ses voyages. Claude a voyagé pour la rencontrer. L’aurait-elle trouvée en Syrie ? Nietzsche comme elle se posait la question : où puis-je me sentir chez moi ? 3 Passionnée par les bords du lac de Neuchâtel, la beauté du vignoble, le patrimoine de cette principauté avant de devenir canton suisse, notre chère Claude fascinée par les langues désire les maîtriser suffisamment pour traduire les mots qui lui parlent, les idées qui éblouissent son cœur. Après avoir admiré les œuvres d’art athénienne, parcouru les pays bordant la Danube, Claude s’installe en Syrie. La langue parlée dans cette partie du monde arabe, vient ouvrir en elle de nouvelles aptitudes, entre la parole et la mélodie, entre la poésie et le chant rythmé. Là-bas, la langue transmet un mystère, une énigme ; une vie vouée à l’amour pour sauver le monde !

La cinquième leçon de notre chère Claude transcende les siècles, les croyances. Elle s’applique à comprendre la langue parlée en Syrie qui se ressource auprès des cyprès de la joie. Les fleurs deviennent des messagers, les animaux grandissent pour dire le printemps de l’existence, les chants poétiques syriens - aqueducs symboliques - rapprochant les cœurs. La vocation de Claude : faire cheminer vers sa langue, les textes de poètes syriens. La Syrie aime la lumière, le bonheur des êtres humains, les rencontres humaines au-delà de l’horizon. Cet horizon signe la beauté d’un lieu et la joie de parler du patrimoine poétique. Ce rendez-vous avec son histoire, se transforme en point d’équilibre entre ce qu’elle aspire à faire et ce qu’elle désire offrir au monde. Le temple à construire passe par les pierres d’une poésie offerte aux lecteurs exigeants. Son dialogue avec la poésie devient sa mission. Ne doit-on pas découvrir le pays de la gratitude avant de trouver le feu de la passion ?

La sixième leçon de notre chère Claude parle de l’espérance. N’a-t-elle pas accepté d’accomplir un devoir mystérieusement transmis par l’espoir qui habite en elle. Claude devient unique en elle-même, devient la messagère d’un soleil devenu son protecteur. Dans le jardin de son cœur grandit une étoile, elle la retrouve dans le ciel, cette étoile et son ange ne font qu’un.

La septième leçon de notre chère Claude s’incarne dans le temps, don puissant pour parler des autres. Ses aptitudes de traductrice sont devenues un trésor de connaissances pour fortifier l’amour des êtres humains ; les poèmes s’érigent en églises minuscules prêchant l’avènement d’une humanité.

La huitième leçon de notre chère Claude enseigne une évidence répétée par Jean D’Ormesson : le monde n’est que rencontres et combinaisons. 4 Admirons les visages, les figures, les silhouettes, les regards. Notre chère Claude fut en même temps femme de lettres, ambassadrice, créatrice de notre histoire. Nous sommes réunis pour lui dire notre reconnaissance.

La neuvième leçon de notre chère Claude rappelle la vocation du poète. Comme l’écrit Albert Camus : Transposer ce qu’il sent dans ce qu’il veut faire sentir. (…) il faut que le talent vienne remplacer le hasard. Il y a ainsi une part de chance à la racine du génie. 5 Traduits par notre chère Claude, les poètes syriens embellissent nos vies, la langue instaure le bonheur de dire, de penser un lendemain lumineux. Claude l’a pressenti, Jean D’Ormesson a écrit : le bonheur n’est pas un but, encore moins une carrière ou une obligation, mais un don gratuit, une surprise. (…) Il tombe comme par hasard, sur la tête et dans le cœur de ceux qui, loin de s’occuper d’eux-mêmes, s’occupent plutôt d’autre chose et des autres. 6

La dixième leçon de notre chère Claude parle de l’éternité en nous. Admettons de ne pas réclamer tout de la divinité, prions l’homme, appelé à se perfectionner ; son art est la distance que le temps donne à la souffrance. 7 Cette distance crée la poésie, instaure le chemin de sa création, suscite son devenir. Claude vivra toujours dans les poèmes qu’écrivent les poètes syriens qu’elle aime, prophètes du peuple qui habite dans leur cœur. Ces poètes aiment que l’on parvienne à aimer l’avenir qui nous appartient. Les poètes annoncent la beauté, pain du cœur, nourriture que pétrit le poète que nous portons en nous comme une promesse mémorielle. Claude imite Tolstoï, elle dit l’éternité pour elle, pour autrui, pour l’homme en paix dans le désert qu’il s’est choisi. A la manière de Robert Louis Stevenson (1850-1894) traversant Les Cévennes avec son âne, Claude, devant nous, éclaire le chemin de la poésie, éveille nos consciences. Merci notre chère Claude.

Genève - 16 avril 2018