Rémy Hildebrand



Comité européen Jean-Jacques Rousseau

Isaac Rousseau Les vies de l’artisan horloger à Genève, à Constantinople, à Nyon

Illustration

2018

Son père Isaac a tout abandonné y compris le violon,
pour se consacrer à ce long travail d’écoute.
Rousseau
Valère-Marie Marchand
Ecriture, 2012, p. 22

Né le 28 décembre 1672, Isaac Rousseau apprend horloger, métier exercé par la plupart des membres de sa famille. Possédant des dons musicaux, il est attiré par le violon et par la danse. Isaac Rousseau, ainsi que deux de ses amis – Joseph Noiret et Jean Clément - fondent une école de danse à Genève.

Du père d’Isaac Rousseau, David Rousseau (1641-1734), il n’existe qu’un seul portrait du peintre Robert Gardelle (1682-1766). Horloger réputé, David Rousseau avait, dit-on, un caractère affirmé. Jean-Jacques Rousseau raconte qu’il aimait, enfant, se rendre dans l’atelier de son grand-père : Nous gâtions les outils de mon bon vieux grand père, pour faire des montres à son imitation. 1

Une famille d’artisans réputés

Isaac grandit dans une famille composée de cinq sœurs, Pauline, Jeanne, Théodora, Clermonde, Suzanne et de trois frères, Jean, David II, André. 2 Isaac n’attend guère l’adolescence pour manifester son attachement sentimental. Il entoure Suzanne Bernard, d’un an sa cadette, d’une fervente assiduité. Pourtant, issue d’une famille aisée, Suzanne tente de dissuader Isaac. Elle lui propose de voyager, de visiter le monde, de fréquenter d’autres milieux sociaux, de tenter sa chance auprès de familles d’artisans. En vain, Isaac persiste, l’attachement devient réciproque, le mariage est célébré le 2 juin 1704, au temple de Chêne-Bougeries près de Genève.

Opposée à cette union, la mère de Suzanne, Anne-Marie Bernard (1647-1710) demeure réticente. Habitant la même maison, cette femme au travers de ses insinuations et de ses critiques, risque de mettre en péril l’union de Suzanne et d’Isaac. Pourtant, Isaac trouve une parade. Peu après la naissance de François, le 15 mars 1705, Isaac quitte sa famille, il s’engage comme horloger au sein de la communauté genevoise de l’Empire ottoman à Constantinople. Appelé plus tard par son fils - horloger du sérail - Isaac réalise ses rêves : il exerce le métier d’horloger, il pratique la chasse, il entreprend des voyages. On imagine le dépaysement que l’Orient provoque en lui.

Le décès de sa belle-mère et l’insistance de Suzanne le feront revenir à Genève derechef après 6 ans d’absence. Au 40, Grand’Rue, neuf mois plus tard, naît Jean-Jacques, le pasteur Senebier le baptise à la cathédrale Saint-Pierre. Le 7 juillet, Suzanne est emportée par des fièvres puerpérales.

Un père et une tante élève Jean-Jacques

Au 40, Grand’Rue - la maison natale - et à la rue de Coutance, située à Saint-Gervais, quartier appelé la Fabrique genevoise, Jean-Jacques vit sa petite enfance et sa pré-adolescence. La petite sœur d’Isaac, Suzanne (1682-1774) et Jaqueline, Mie (1696-1777) également appelée Mie, une jeune fille amie de la famille, s’installent au 40, Grand’Rue. Elles animent le foyer. Désemparé, Isaac lit à son fils, jusque tard dans la nuit tous les livres de la maison. Souvent au bord des larmes, il lui parle de Suzanne, son épouse, il parle de son attachement à Jean-Jacques. Jean-Jacques très jeune retient les chansons, les chants, les mélodies que Suzanne, ne cesse de chanter. Isaac Rousseau raconte des histoires, raconte ses histoires d’artisan horloger puisqu’à Constantinople, grâce à son travail, il a eu la chance de croiser mille et une personnes. Il aime raconter ses rencontres. Son fils est son premier public. Au 40, Grand’Rue, il lit les livres de la bibliothèque familiale. « Quand il me disait : Jean-Jacques, parlons de ta mère ; je lui disais : hé bien, mon père, nous allons donc pleurer ; et ce mot seul lui tirait déjà des larmes. Ah ! disait-il en gémissant ; rend-la moi, console-moi d’elle ; remplis le vide qu’elle a laissé dans mon âme. T’aimerais-je ainsi si tu n’étais que mon fils ? 3 L’on reviendra sur ce propos et son importance.

Suzanne chante des chansons aussi bien dans la cuisine, lors de promenades, au coucher préparant l’endormissement. Stimulantes ou apaisantes, ces ritournelles viennent enrichir la gamme des sons aussi bien que la variété des intonations perçus par Jean-Jacques. Acquiert-il un registre sonore, mémorise-t-il la voix de Suzanne, la voix d’Isaac, la magie d’un récit agréable à écouter, d’une mélodie douce à retenir ? Au début ne comprenant que quelques mots des chansons et quelques noms des histoires de son père dans l’Empire ottoman, Jean-Jacques établit un lien solide avec Suzanne qui chante doucement pour lui et avec Isaac qui parle d’un pays inconnu. Une comptine possède un pouvoir d’enchantement, un lien s’établit entre la personne qui chante, raconte et la personne qui écoute le récit d’une personne tout au bonheur de s’adresser à l’autre. Si l’enfant, dit-on, devient, capteur d’images, ne devient-il pas encore plus tôt gourmand de sons ? Jouet, le chant forme une mémoire sonore, ce jouet le moment venu, instaure un lien mémoriel affectif. Alors se tissent une variété d’échanges intensifiant la communication. Les mots installent petit à petit un langage, ce langage se diversifiant forme les bases de la pensée. Ces moments de jeu, la manipulation de marionnettes, les petites histoires, proposés un court instant ou seulement quelques minutes instaurant les bases d’une disponibilité croissante à un univers extérieur à lui. « Une sœur de mon père, fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu’elle me sauva. » 4

Les chansons

On le sait aujourd’hui, le fœtus acquiert une capacité auditive entre la 26e et 28e semaine écoutant probablement assez distinctement les bruits provenant des systèmes digestif, circulatoire, cardiaque. Vers cinq ou six mois, le fœtus perçoit les sons extérieurs. Seule la voix de sa mère lui parvient de manière interne et externe. Les spécialistes parlent de la mémoire sonore du nourrisson, Suzanne, mère de Jean-Jacques n’a-t-elle pas joué du théorbe durant sa grossesse ? A sa naissance Jean-Jacques dispose assurément d’une multitude de sons. Il se trouve dans un univers semi-familier un peu comme un adulte s’initiant au vocabulaire d’une langue étrangère. Jean-Jacques s’étonne-t-il du bruit de la pluie, distingue-t-il le chant des oiseaux de la Treille, suit-il les bruits lors de la préparation du repas ? Le gazouillis, le babillement, petit à petit un nombre croissant de mots lui devient familier. Jean-Jacques saisit toutes les subtilités de cette communication.

L’on se souvient de cette fameuse veillée, au 40, Grand’Rue, au cours de laquelle, Jean-Jacques subit une punition. Probablement le trouvant insolent, son père lui ordonne de gagner sa chambre au milieu du repas. Jean-Jacques s’exécute, se lève de table, salue les convives et s’arrête un instant devant la cheminée. « Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l’œil ce rôti qui avait si bonne mine et qui sentait si bon, je ne pus m’abstenir de lui faire aussi la révérence et de lui dire d’un ton piteux, adieu rôti. » 5 Malicieux, gourmand, il regarde le poulet installé sur une broche prêt à être servi. Il répond indirectement à l’injonction paternelle et s’adressant au poulet. Cette heureuse répartie de Jean-Jacques donne une idée de cet incroyable sens du contraste. Lui ordonnant de quitter la table, son père entend son fils s’adresser à un poulet sur le point d’être servi. Cette répartie indirecte ne laisse personne indifférent. Par un retournement magique, le poulet devient celui à qui l’on s’adresse, l’objet prétexte d’une relation qui lie et qu’apprécient Isaac et Jean-Jacques, ce duo complice.

Nous nous sommes interrogés : afin de mieux comprendre les liens que tissent Isaac et Jean-Jacques, serions-nous bien inspirés de lire ou relire le premier Livre des Confessions, principalement quelques-uns des épisodes de sa petite enfance et de les confronter aux premières considérations pédagogiques développées dans l’Emile. Plus simplement, le temps qu’accorde Isaac à Jean-Jacques ne constituerait-il pas une base théorique, une référence pédagogique dont se servirait plus tard Jean-Jacques décidé à rédiger un traité sur le développement de l’enfant de sa naissance à son âge adulte ?

« Hors le temps que je passais à lire ou à écrire auprès de mon père et celui où ma mie me menait promener j’étais toujours avec ma tante à la voir broder, à l’entendre chanter, assis ou debout à côté d’elle, et j’étais content (…) Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique qui ne s’est bien développée en moi que longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d’airs et de chansons qu’elle chantait avec un filet de voix fort douce. La sérénité d’âme de cette excellente fille éloignait d’elle et de tout ce qui l’environnait la rêverie et la tristesse. L’attrait que son chant avait pour moi fut tel que non seulement plusieurs de ses chansons me sont restées dans la mémoire ; mais qu’il m’en revient même, aujourd’hui que je l’ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. » 6

Revenons quelques années plus tôt. Lorsque François naît, Isaac Rousseau décide de quitter provisoirement le foyer familial et entreprend les démarches en vue d’exercer son métier d’horloger à Constantinople. Devenir horloger au sein de cet important comptoir genevois semble prioritaire ; enfin espère-t-il gagner l’argent destiné à l’entretien de sa famille. Le séjour dure sept ans. En 1711, Isaac revient à Genève et s’installe au 40, Grand’Rue. Son second fils naît le 28 juin 1712. Suzanne l’épouse ne survit pas à l’accouchement, elle meurt quelques jours plus tard. Dès cet instant, Isaac emprunte un chemin inédit, la vie au foyer le transforme. Il devient à part entière un père actif. « Je naquis infirme et malade ; je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs. » 7

Sollicitant sa petite sœur Suzanne qui s’installe au 40, Grand’Rue, Isaac s’impose-t-il de nouvelles règles familiales, règles favorables à ce nouveau-né déclaré infirme et malade. Peut-être qu’Isaac adopte-t-il un comportement de père de famille attentif à son fils, lui offrant la chance de vivre, de grandir, de répondre aux empressements de son entourage. Comme s’il n’y avait aucune minute à perdre, comme si les premières demandes du nouveau-né passaient avant toutes les autres. Pour Isaac, les signes d’infirmité et l’état maladif de Jean-Jacques doivent mobiliser toute son énergie, toute sa disponibilité. Comme si un pacte avec Suzanne sur son lit de mort avait été prononcé emportée par des fièvres puerpérales. Ce pacte, cette promesse se devine lorsque Jean-Jacques est à déduire des propos qu’Isaac lui tient : « T’aimerais-je ainsi si tu n’étais que mon fils ? » Tu es d’abord le fils d’un couple que nous formions ta mère et moi et en sa mémoire… ainsi pourrions-nous comprendre cette remarque… j’agirai pour ton bien et pour être digne des espérances que ta mère mettait en toi, que désormais, je dois réaliser à sa place. Se remémorant ses premiers instants, Jean-Jacques parle de l’entente conjugale de ses parents, richesse familiale, associant activement les êtres d’une même famille. Jean-Jacques parle de ces liens dans un temps long puisqu’il pense que son père, autant par fidélité et par attachement, entretient des années durant, un lien avec Suzanne, son épouse décédée trop tôt. Bien que remarié à Nyon le 22 août 1740, Isaac demeure fidèle au pacte conclu avec Suzanne à la naissance de Jean-Jacques. Ce pacte passe par la mission que confie Isaac aussi à Suzanne, sa petite sœur.

Ici, nous parlerions d’une succession de soins opportuns, d’une attention toute particulière portée aux moindres manifestations du nourrisson. Et il est vraisemblable que chacun à leur tour ou ensemble, Isaac et Suzanne, s’entendaient sur la manière d’élever Jean-Jacques, dépassant peut-être les habitudes en vigueur dans l’éducation à l’époque ! Jean-Jacques reconnaîtrait implicitement que les premières années de son existence, Isaac et sa sœur Suzanne s’accordent pour lui dispenser les bases éducatives appropriées à son développement. Entreprise adaptée à ses besoins puisque Jean-Jacques Rousseau écrit : « J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ans ou six ans. » 8

Un climat familial fait d’attentions, de bienveillance, de musique, de chansons, rythme les journées. Dès lors, celles-ci forment-elles un continuum sans relief, sans désagrément, sans douleur. Et même par comparaison, Jean-Jacques préfère parler du sort humain qui comme lui apprend à ressentir le monde, les personnes et l’environnement bien avant d’acquérir les instruments de la connaissance. Jeune enfant, Jean-Jacques aime se tenir près de sa tante ; il la regarde accomplir des travaux de broderie, il ne manque aucune des mélodies qu’elle fredonne, il admire la manière dont elle se coiffe. Il parle plus tard de son goût pour la musique chantée ; rappelons-nous les airs du Devin du village. Suzanne initie si précocement Jean-Jacques à la musique que ce dernier la garde en mémoire, son caractère enjoué ne donnant aucune prise à la douleur. Il se rappelle la douceur mélodique de ses comptines. Son bonheur de vivre devait contraster avec l’humeur, souvent chagrine et quelquefois désespérée de son père. Les lectures ne viendront que plus tard ; pour l’instant Jean-Jacques se souvient d’une période pleine de gratitude à son égard et de charme venant remplir de lumière ses années appelées aujourd’hui pré - scolaires. Le souvenir de petites comptines, partiellement mémorisées et fredonnées lors de sa rédaction de ses mémoires le bouleversent, les mots prononcés par sa tante et par Jacqueline lui reviennent en mémoire. On retrouvera dans le Devin du village les mots, les personnages, le nom de fleurs évoqués dans les comptines de sa petite enfance. L’on parle du chalumeau ou petite flûte à bec que joue Jean-Jacques Rousseau dans l’orchestre qu’il fréquentera à Annecy, l’on parle du berger gardien des moutons, l’on retient la fraîcheur de la rose.

Les moments de lecture qu’Isaac offre à son fils deviennent des rituels ludiques. Des marqueurs dans sa vie quotidienne. « Ma mère avait laissé des romans. Nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : allons-nous coucher ; je suis plus enfant que toi. » 9

La lecture guide les lectures

Ces lectures, en tête à tête sont vécues par Jean-Jacques comme d’intenses moments d’intimité, des instants où s’exprime la douleur d’un père ayant perdu son épouse et les souvenirs le rattachant à ses années orientales. Jean-Jacques s’en nourrit. A son tour, il entreprend un périple imaginaire. Le temps d’Isaac est accompli.

Pourrions-nous parler d’un univers préparant à une existence bienheureuse ? La vie douce et paisible aurait pu se poursuivre et pourtant Les Confessions mettent l’accent sur un funeste incident. Plus ou moins convaincu, Isaac Rousseau n’entend pas s’incliner, voire s’excuser devant une autorité blâmant son comportement : il a chassé dans un domaine privé. Le peu d’égard qu’il accorde au capitaine Gautier qui l’accuse d’un manque de respect, l’irrite. Isaac Rousseau craint-il l’autorité, entend-t-il la défier, désire-t-il s’éloigner de Genève pour la seconde fois ? Jean-Jacques Rousseau ressent le refus de son père de répondre à une convocation de la police comme une intrusion dans sa vie personnelle. Un chasseur accepterait-il de se soumettre à une sentence qu’il conteste ? Isaac et sa petite sœur Suzanne, si dévouée pour Jean-Jacques quittent Genève, ils s’installent à Nyon. Quant à Jean-Jacques, il sera accueilli dans la parentèle. Isaac Rousseau veille à ce que sa grande sœur s’occupe de Jean-Jacques. Chez le couple formé de l’oncle Bernard et de la tante Théodora, Jean-Jacques devient le complice de leur fils, son cousin, Abraham. Cette petite famille venait de perdre une petite fille. Jean-Jacques et Abraham, cousins devenus inséparables, sont placés en pension au presbytère de Bossey, auprès du pasteur Jean-Jacques Lambercier (1676-1738) et de sa sœur Gabrielle (1683-1753).

Jean-Jacques quitte Genève, prend une distance par rapport à la rue de Coutance. Se console-t-il de l’éloignement de son père et de sa tante Suzanne ? Jean-Jacques trouve-t-il une personne à qui se confier ? Pourra-t-il exprimer ses sentiments à François, son frère apprenti chez un maître horloger ?

Jean-Jacques Rousseau, apprenti graveur et lecteur assidu

Plus tard, l’apprenti graveur Jean-Jacques poursuivra et entretiendra cette passion pour la lecture. Son maître d’apprentissage ne l’entend pas ainsi. Habitant chez son maître, Abel Ducommun, ce dernier voit son apprenti vraisemblablement plus intéressé par une lecture occupant tout son temps que l’entraînement à des exercices de gravure réservés aux apprentis de première année. Jean-Jacques aime ce travail mais l’exerçant d’emblée avec une grande habileté, ses progrès sont immédiats. Au cours de son apprentissage, ne disposant de seulement quelques sous, il fréquentera la boutique de location de livres de Madame La Tribu. « Bons ou mauvais tout passait, je ne choisissais point ; je lisais tout avec une égale avidité. Je lisais à l’établi, je lisais en allant faire mes messages, je lisais à la garde-robe et m’y oubliais des heures entières, la tête me tournait de la lecture, je ne faisais plus que lire. Mon maître m’épiait, me surprenait, me battait, me prenait mes livres. Que de volumes furent déchirés, brûlés, jetés par les fenêtres ! Que d’ouvrages restèrent dépareillés chez la Tribu ! Quand je n’avais plus de quoi la payer je lui donnais mes chemises, mes cravates, mes hardes ; mes trois sous d’étrennes tous les dimanches lui étaient régulièrement portés. (…) La Tribu me faisait crédit, les avances étaient petites, et quand j’avais empoché mon livre, je ne songeais plus à rien. (…) En moins d’un an j’épuisai la mince boutique de la Tribu, et alors je me trouvai dans mes loisirs cruellement désœuvré. » 10

Un territoire de chasse interdit

Le 11 octobre 1722, une altercation surgit entre un officier à la retraite, le capitaine Gautier et Isaac Rousseau. Isaac le chasseur est entré dans la propriété du capitaine. Ces événements conduisent Isaac Rousseau et sa petite sœur Suzanne à s’exiler à Nyon, le 12 octobre 1722. Dans cette petite cité suisse proche de la République de Genève, le 5 mars 1726, Isaac Rousseau se remarie, il épouse Jeanne François. Puis, désirant porter le titre d’habitant de Nyon, il présente une demande. Pourtant celle-ci est retardée conséquence d’une dénonciation. Isaac Rousseau est coupable avec un complice d’avoir chassé des oiseaux au bord du lac, à la pointe de Promonthoux et dans les villages de Trélex et de Gingins.

Nous parlions plus haut, de la vie de l’adolescent Rousseau signant, pour cinq ans, un contrat d’apprentissage chez le graveur Abel Ducommun, de six ans son aîné ; il vit chez son maître d’apprentissage. Après deux ans de tracasseries et de mauvais traitements, l’apprenti Rousseau décide de rompre son apprentissage et de quitter le domicile et l’atelier de la rue de la Croix d’Or à Genève. La boutique de livres de Mme La Tribu a cessé d’attirer Jean-Jacques, il a lu la plupart des livres disponibles. Sa bonne étoile le conduit d’abord chez le curé Benoît de Pontverre à Confignon, village situé à quelques kilomètres de la ville. Sur son conseil et une recommandation écrite, il se rend en quelque jours à Annecy. Il doit prendre contact avec Madame de Warens, jeune Vaudoise convertie à la religion catholique. Alerté, Isaac Rousseau tente de rattraper son fils, il se rend à Annecy à cheval. Mais ayant appris que son fils vient de partir pour Turin en compagnie de Monsieur et de Madame Sabran ; rassuré, il rebrousse chemin.

Jean-Jacques à Nyon

Plus tard, vivant à Annecy puis à Chambéry avec Mme de Warens, Jean-Jacques, à plusieurs reprises, viendra à Nyon rendre visite à son père. Le 40, Grand’Rue et la rue de Coutance reviennent dans la discussion. Isaac tente d’aborder la vie quotidienne de son fils avec Mme de Warens et de surcroît dans un pays catholique ! Aux souvenirs chargés d’émotions se mêlent l’évocation de Suzanne, son image hante leur mémoire. Dans un minuscule bistrot près du Château, ils se racontent leur vie, pleurent. En été, ils naviguent au large du port. Leur barque les guide dans le pays du souvenir, le mouvement des vagues prolonge la présence des images qu’ils portent tel un trésor en commun « … étant allé voir mon père, et me promenant avec lui sur le lac, je demandai qui étaient les dames que je voyais dans un bateau peu loin du nôtre. Comment, me dit mon père en souriant, le cœur ne te le dit-il pas ? Ce sont tes anciennes amours ; c’est Madame Cristin, c’est Mademoiselle de Vulson. Je tressaillis à ce nom presque oublié : mais je dis aux bateliers de changer de route ; ne jugeant pas, quoique j’eusse assez beau jeu pour prendre alors ma revanche, que ce fut la peine d’être parjure, et de renouveler une querelle de vingt ans avec une femme de quarante. » 11

La navigation sur le lac, la beauté des montagnes, la neige, la complicité du père et du fils, rendent ces moments uniques puisque leur entente les réunit bien au-delà de l’instant présent.

Un jour, Jean-Jacques - Isaac Rousseau le devinerait-il ? - évoquera l’importance des liens affectifs, l’importance si vive et si forte des émotions partagées. Son roman La Nouvelle Héloïse, passion amoureuse, fera vivre au lecteur des instants inoubliables. Le Citoyen de Genève bouleversera la pédagogie en proposant une éducation en accord avec le développement de l’enfant, Emile ou de l’éducation, paraît en 1762. Jean-Jacques rédigera un véritable modèle politique le Contrat social, traité d’organisation démocratique de la vie en société. Les amis de Jean-Jacques Rousseau admireront son œuvre littéraire, pédagogique, juridique, musicale, botanique. Ses ennemis tenteront de la critiquer sans l’avoir lue.

Isaac Rousseau meurt le 9 mai 1747 à Nyon, ainsi que le rappelle une petite plaque placée sur la façade du numéro 1, de la rue Delafléchère. Dans cette petite maison, aujourd’hui classée et remaniée, a vécu Isaac Rousseau ; son fils Jean-Jacques n’y est que rarement entré.

Les guides chargés de faire découvrir la vieille ville de Nyon, s’arrêtent devant la maison de la rue Delafléchère et racontent aux pèlerins, entre autres trésors du patrimoine urbain, l’histoire d’Isaac Rousseau. Nyon honore le père et la tante de Jean-Jacques qui dès sa naissance lui ont donné le meilleur d’eux-mêmes. En sommes-nous conscients ? Etablir un contact si étroit avec le jeune enfant, ce qu’assurément ont accompli Isaac et Suzanne, a contribué à jeter les bases d’une approche nouvelle de la pédagogie, d’une façon inattendue de concevoir l’éducation. Les circonstances les ont poussés à trouver la manière de faire vivre un nourrisson. Héros discrets, ils sont les pionniers d’une éducation, évoquée par Jean-Jacques, qui leur doit beaucoup !

Notes
1. ROUSSEAU, Jean-Jacques, OC I, p. 25
2. MOTTU-WEBER, Liliane, Des montres signées Rousseau, Patek Philippe Museum, 2012, p.56
3. ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 7
4. ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 8
5. ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., pp. 10-11
6. ROUSSEAU, Jean-Jacques, OC IV, p. 689
7. ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 32
8. ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 7
9. ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 8
10. ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 8
11. ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., p. 39
12. ROUSSEAU, Jean-Jacques, Ibid., pp. 29-30