Rémy Hildebrand

Comité européen Jean-Jacques Rousseau

Isaac Rousseau sur les quais du Bosphore

Petite chronique de Constantinople

Illustration

Une ville pour rêver

En se retournant, Isaac cru entendre une voix. Pourtant personne ne l’appelait, il se souvenait d’une voix mélodieuse murmurant à ses oreilles. Il se retourna, à l’horizon l’eau scintillait. Après quelques semaines de voyage, il arrivait dans le plus grand comptoir de l’artisanat genevois. Son bateau pénétrait dans le port de Constantinople. Devant lui, la ville brillait, prête à se recueillir, comme un grand oiseau portant un manteau d’azur et de petites étoiles, protégée par les murailles.

En fin de journée, outre les bateaux des voyageurs provenant notamment de la Grèce, d’innombrables embarcations entraient dans le port. En se rapprochant du rivage, Isaac découvrit un grand nombre d’installations destinées à accueillir les voyageurs, les touristes, les hommes de la mer actifs sur le port. Tous attendaient la livraison des marchandises ; souvent impatients ces hommes attentifs autant que les propriétaires de barques se pressaient. Les uns et les autres parlaient plutôt bruyamment, donnaient des ordres, rallumaient leur pipe.

Au sein de ce comptoir, le plus grand de l’artisanat genevois, Isaac écoutait ce vacarme, ces multiples vocalises qui semblaient parcourir les ruelles bondées de passants, de voyageurs, d’entrepreneurs. Le port lui ouvrait un monde qui ressemblait que partiellement à l’univers de Genève. Ici, les quelques étrangers parlant le français restituaient en images, évoquaient des anecdotes que les reflets de l’eau animaient magiquement.

Il entendit des récits extraordinaires racontés par des soldats, par des artisans, par des hommes du voyage. Il se plaisait à les écouter puisque pour lui ils ressemblaient à des tableaux vivants au milieu desquels il se déplaçait en chasseur se rappelant qu’il ne sortait jamais de chez lui sans son fusil sur l’épaule, sans son chien à ses côtés, la vie quotidienne genevoise s’accrochait à ses souliers !

Isaac Rousseau avait commencé son voyage, il y a plusieurs semaines. Les rives du Bosphore l’attiraient puisque le marché de l’horlogerie et de l’orfèvrerie croissait régulièrement. Des marchands ambitieux ne cessaient de se procurer de nouveaux marchés. Sur les tissus, les vêtements, les cheveux, les fauteuils cousus de fils d’or, étaient fixées de minuscules plaques dorées, des perles prestigieuses. Rien n’était assez beau, assez luxueux, assez brillants. Les femmes attendaient avec ravissement des cadeaux qui augmentaient leur prestige, prouvaient l’estime que les hommes leur accordaient. Aux sources de l’artisanat

Isaac Rousseau n’avait pas accompli ce voyage en solitaire. Entouré de Genevois fascinés comme lui par le marché de Constantinople. Les récits qu’ils avaient écoutés si invraisemblable, les échos qui parvenaient à leurs oreilles, ne cessaient d’éveiller leur passion de l’inconnu. Cet inconnu si peu évoqué à Genève puisque la ville sur ses gardes veillait nuit et jour. Et de nuit surtout, les Genevois redoutaient les assaillants qui hantaient leur conscience. En permanence, ce danger menaçait leur ville. La société s’entraînait régulièrement, par quartier, les troupes défilaient, associant les adolescents après avoir obtenu l’accord de leurs parents. La société genevoise veillait ; de ce système de défenses dépendait la stabilité favorable au commerce local et international, la survie, la satisfaction de ses habitants.

Isaac Rousseau, André Charles, Abraham Chenu, Théo Compagnon, tous horlogers chevronnés étaient attendus par la communauté genevoise installée à Galata appelé le quartier des Européens. Le groupe des Genevois fut reçu dans la communauté le jour même par le pasteur originaire de Wallonie chargé de les accueillir, de prodiguer les conseils pour leur vie professionnelle et spirituelle. Enfin Isaac Rousseau entrait dans cette cité prestigieuse que chacun voulait connaître une fois dans sa vie. Il habitait dans une petite maison en bois construite au bord du Bosphore là où se réunissaient les pêcheurs qui des heures durant, attendaient le poisson à faire griller devant leur maison. Isaac Rousseau trouvait agréable de disposer d’une maison à proximité de son atelier. Pour le réglage des montres, il s’adressait aux autres horlogers en français ; pour la vie pratique, il commençait à parler quelques mots de turc. Pour découvrir la ville, Il s’était promis d’acquérir cette langue. Son ambition le poussait à se mettre en contact avec des réseaux de vendeurs de montres et d’horloges. Explorer les quartiers de la ville s’imposait. Il trouverait du temps pour accomplir cette mission. Il voulait être mis en contact avec des marchands fortunés qui ne pensaient qu’à étendre leur réseau, qu’à multiplier leurs débouchés. S’associer à eux lui semblait une bonne affaire, depuis longtemps, Isaac Rousseau caressait ce projet. La fortune de Constantinople se mettrait-elle à son service, servirait-elle son ambition ? Reconnu comme signe de richesse, la montre s’imposait petit à petit. Isaac Rousseau visait la rencontre de marchands d’objets de luxe pour la signature de contrats importants. Personne ne parlait du développement fabuleux de cette industrie d’avant-garde.

Les remparts

Aussi bien chasseur que géographe et horloger, Isaac Rousseau avait en tête de marcher dans la ville. Parcourir des segments de cette capitale internationale ne lui faisait pas peur. Progressivement, il allait se familiariser avec les avenues, les monuments, les ruelles, le nom des quartiers. Mais surtout les fortifications l’intriguaient. A quel siège les habitants avaient-ils dû résister ? Il ne cessait d’admirer la hauteur, souvent plus de 10 mètres, de ces murs. Un Turc, Ahmet, le conduisit jusqu’au mur de Théodose II, souvent démoli toujours reconstruit, sans parler des tremblements de terre fréquents dans la région. Requise pour la consolidation des murs, la population se dévouait sans compter. Le service rendu au Domestique des Remparts ou au Comte des Remparts, hauts fonctionnaires du sultan, restait une occupation qui permettait parfois en retour et à obtenir une considération appréciable.

Presque toujours les murs garnis de tours crénelées étaient conçus en fonction des collines sur lesquelles avait été bâti Constantinople. Ces tours servaient de réserve de projectiles destinés aux ennemis. Isaac Rousseau admirait ces constructions, il projette de les visiter l’une après l’autre. Son périple devrait lui prendre plusieurs années. Grimper sur plus de cinquante tours exige une excellente constitution physique. Et même parfois, les gardiens empêchent quiconque d’y accéder puisque les portes militaires doivent restées secrètes tandis que les portes publiques servent au trafic commercial. A la porte Saint-Romain une étendue d’eau réclame l’usage d’un bateau. Isaac Rousseau apprend que certaines portes sont réservées aux défilés. A l’arrivée d’un guerrier valeureux, d’un invité de marque, d’un souverain étranger, d’un dignitaire religieux, le faste oriental devenait un triomphe, des fleurs, des guirlandes, des tentures immenses, des tapis ornaient les façades, les allées et les places monumentales. A l’époque, l’on parle encore de l’entrée du pape Constantin. Des sculpteurs sont chargés de graver des œuvres murales, ils créent une ornementation citadine pour l’éternité leur assure-t-on. Les voyageurs étrangers reviennent au pays éblouis, leurs récits tentent d’expliquer leur émerveillement. Les mots leur manquent, ils éprouvent une nostalgie à raconter les sentiments qu’ils ressentaient, l’admiration qui les saisissaient. L’incroyable s’offrait à eux. Ils réclamaient à leur imagination les mots qui ne suffisaient pas pour décrire cet incomparable spectacle. Découvrant tant de merveilles, Isaac Rousseau se promettait de décrire aux siens cette ville-impériale, de raconter la construction des portes, la fonction des tours, cette incomparable marche dans l’histoire, cet incroyable tissu urbain prêt à brûler, construit à l’abri des remparts. En 324, l’empereur Constantin désira tracer les premiers contours de sa ville, Il ignorait qu’un jour Byzance porterait son nom.

Derrière la porte des Tanneurs l’on lavait les peaux ; la circulation était si dense que l’on disait que toute l’économie de la ville passait par là. Les marchands, les négociants, les promoteurs, les armateurs rivalisaient d’astuces incroyables, tous voulaient être payés en or. Les années d’effort qu’avaient exigés la construction des tours rejaillissaient sur les pèlerins stupéfaits. Ils ne trouvaient plus de mots pour apaiser leur esprit, ils donnaient ici et là des éléments de comparaison, ils s’autorisaient à citer des références africaines, européennes, chinoises. Cette quête illusoire leur permettrait de mieux situer les ouvrages si déroutants, parlant à la folie des hommes en quête de pouvoir et d’espace. Le volume de chaque édifice racontait à leur imaginaire l’histoire de puissants guerriers décidés à ne construire que des murs réduisant au silence l’ennemi le plus téméraire. A la seule vue d’une construction aussi imposante, les soldats et les milices étrangères devaient s’incliner, la terreur les gagnait. Quelle puissante armée parviendrait-elle à franchir ces murailles, s’empare de cette ville si convoitée. Alignées, ces tours fortifiées disent la résistance des Turcs ; ces fortifications brûlées par le soleil ensorcellent la mémoire des soldats de la garde du sultan. Ces géants aux ordres des plus hautes instances répètent à l’infini le serment de leurs ancêtres, fondateurs de civilisations si anciennes que mêmes les historiens de l’Anatolie se disputent pour la gloire de se disputer.

Sur les remparts, un marcheur comblé

Depuis la célèbre Corne d’Or, le mur se prolonge en terrasse, Isaac Rousseau aime s’y promener puisque la vue jusqu’à l’infini rend le ciel, les nuages, les oiseaux familiers. Voler par-dessus les collines fut un rêve constant. Au XVe siècle, un ingénieux dessinateur a tenté le rêve de sa vie. Du sommet de la Tour Galata, à l’aide de petites ailes accrochées à ses bras, il s’est élancé survolant le palais de Topkapi. Bien lui en a pris, le sultan reconnaissant son audace a salué sa performance et a compris l’extraordinaire exploit accompli ce jour-là. Il l’a félicité en l’envoyant en exil surveillé sur l’une des îles aux Princes pour avoir survoler le harem, interdit impérial.

Parfois, Isaac Rousseau croise un fonctionnaire chargé de vérifier l’état de conservation des murs et des tours. Les portes de Charisius ou porte d’Andrinople défient l’entendement. Si haute, leur construction a exigé des calculs extrêmement poussés. Les blocs de calcaire si volumineux étaient tirés par des éléphants. Chaque menace d’armées étrangères devenait une occasion nouvelle de renforcer ce dispositif, de rehausser les murs. Isaac Rousseau n’en revient pas. Il désire connaître les circonstances de la chute de Constantinople le 29 mai 1453, par les ottomans, lui dit-on. Qui aurait pu défier cette ville si bien gardée ? Il lui reste à visiter la porte de Kalagros, la porte de Rhegium et d’autres dont le nom est difficile à retenir. Il apprend que les chaînes, comme dans sa ville natale, servent à empêcher l’entrée d’embarcations militaires. Souvent, Isaac occupe tout son temps à suivre le cours de ses pensées, à mieux comprendre ses réactions souvent surprenantes, quelquefois inattendues, il y consacre de longs moments de sa vie. Ici, au bord du Bosphore, il prend le temps pour se raconter sa vie, de trouver les cheminements de sa pensée, la manière de comprendre les textes et les images les plus exotiques souvent utilisées dans l’horlogerie. Ces textes, ces images ont plu à d’autres personnes qui lui ont passé commande. Il a envie d’écrire à Suzanne et pourtant à chaque instant, lui vient d’autres occupations. Un autre Isaac, en lui, l’interroge sur son envie d’écrire de longues lettres. A-t-il vraiment envie de se consacrer à une tâche si prenante ? Il sait que ses mots, ses phrases seront lus et relus brisant le silence qui le rapproche des siens. Va-t-il parler des Genevois installés à Constantinople, des artisans d’autres pays qu’il croise chaque jour ? Fera-t-il l’éloge d’un ami, d’un artisan, des navigateurs, d’un peintre. Il hésite, reprend sans cesse son feuillet, griffonne, quel langage adopté, quel échange établir, quelle phrase adopter, quelle forme choisir. Il retourne à ses observations. Demain, il commencera différemment le récit qu’il lui importe d’écrire. Ce soir, il parlera à ses amis, de sa femme, de sa famille, de la famille de son épouse. En buvant quelques boissons qui apaisent la soif, il se promet de tout raconter dans quelques jours. Il dira ses émotions à couper le souffle, ses impressions si bouleversantes, ses rencontres si surprenantes que son monde devenu minuscule étend ses dimensions à l’infini, quelle sensation de merveilleux.

Un appel amoureux de Genève

Un jour, Isaac Rousseau reçoit une information qui va bouleverser sa vie au sein de la communauté genevoise à Constantinople. Des Genevois récemment installés lui racontent que sa famille se porte bien, que sa femme l’attend, que Madame Anne-Marie Bernard, sa belle-mère vient de décéder. Isaac Rousseau en parle au pasteur de cette communauté, échange quelques mots avec ses amis, prend la décision, il n’a plus une minute à perdre. Son programme de visite des portes des murailles de la ville devient moins prioritaire. Il s’entend pour mettre fin à son engagement comme horloger, commande un laissé passer pour Genève. Penser au voyage de retour à son installation au 40, Grand-Rue. La tête pleine d’images plus incroyables l’une que l’autre, il réunit ses affaires, rend le travail à son employeur qui accepte la rupture du contrat de travail, s’engage à proposer à des horlogers genevois de venir à Constantinople. Son rêve se réalise, il était parti pour éviter les critiques de sa belle-mère ; une seule chose compte désormais, retrouver Suzanne et François. Il leur racontera cette ville aux innombrables tours fortifiées, aux amis des voyages de tous pays, aux beautés artistiques incroyables. Les contrats en vue de diffuser des montres genevoises n’ont pas été signé, le temps lui a manqué et n’a pas suffi pour mener à bien ce projet. Il faudrait revenir, plus tard, avec les siens. Isaac Rousseau embarque pour Genève, le 15 mai 1711. Dans quelques semaines, il se promènera sur la Treille comme par le passé main dans la main avec Suzanne. Son enthousiasme à retrouver sa famille effacera les années d’exil en bord du Bosphore.

Genève, décembre 2017