Rémy Hildebrand



Comité européen Jean-Jacques Rousseau

Dévoilement d’une plaque épigraphique, le 28 avril 2017 L’apprenti Jean-Jacques Rousseau, à la rue des Etuves

Monsieur le Conseiller administratif, Mesdames et Messieurs les Maires ou représentants des Communes genevoise. Je pense tout spécialement aux Communes de Cologny, de Plan-les-Ouates et à son maire M. Torri et à la commune de Vernier, toutes généreuses donatrices.

Je voudrais parler de l’entreprise MANOR S.A. et à son directeur Monsieur Selim Arcan. Le don de cette entreprise familiale a permis de couvrir le 40 % des frais de création de la plaque que nous allons dévoiler dans quelques minutes.

Je vous prie d’excuser le Conseil d’Etat.

Avant que notre Conseiller administratif s’exprime, au nom du Comité européen Jean-Jacques Rousseau je voudrais donner la parole à Monsieur Frédéric Mole, de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Genève. Avec d’autres pédagogiques convaincus, Frédéric Mole est porteur du projet HELOISE. Dans quelques instants vous saurez tout sur l’itinéraire européen des grands pédagogues. Chers Amis rousseauistes,

L’idée d’inaugurer une plaque a connu un succès immédiat. La proposition de fixer une plaque là où Jean-Jacques Rousseau a commencé son apprentissage de graveur a été acceptée immédiatement. D’avril 2016 à ce jour, le travail a été rondement mené. Nous remercions M. Pagani et M. Sylvain Haldi, ingénieur du Service du génie civil au département des constructions et de l’aménagement. M. Haldi a travaillé avec les pompiers, les architectes, les policiers et j’oublie certainement plusieurs autres corps de métiers. Je remercie l’entreprise Parenti Design. Je me réjouis de saluer les représentants des milieux rousseauistes de La France et de La Suisse. Madame Ganguillet a installé une vitrine honorant Jean-Jacques Rousseau dans sa boutique, ci-dessous, appelée La Ve Avenue. Admirer les deux petites statues de Rousseau, œuvre du sculpteur Suzanne. Ces statues ne résument-elles pas la personnalité de Rousseau : l’une soucieuse de parler d’une société vertueuse offrant à chacun la possibilité de grandir et de s’affranchir de ses contraintes ; l’autre donnant un exemple du parlé vrai, de mettre en valeur à travers un travail de dialogue avec soi-même, les richesses de l’autobiographie.

Quelques dates

Le 1er mai 1725, entrée en apprentissage de graveur de Jean-Jacques Rousseau chez Abel Ducommun. Le contrat, d’une durée de 5 ans, est signé à l’étude de Me Choisy. Il y a 292 ans. Installé à Nyon, le père de Jean-Jacques Rousseau n’est pas là. Jean-Jacques Rousseau habite chez son maître d’apprentissage, ici au 13, rue des Etuves. Le second atelier sera à la rue de la Croix d’Or. Souhaitons qu’une seconde plaque soit dévoilée, la directrice Madame Monique Gilliard de la Société propriétaire de l’immeuble de la Croix d’Or a donné son accord pour l’installation d’une plaque.

Parlons de l’apprenti graveur à la rue des Etuves

Après son séjour à Bossey (octobre 1722 – automne 1724) de retour à Genève, Jean-Jacques Rousseau est à la charge de son oncle Gabriel Bernard. Jean-Jacques Rousseau se trouve dans l’obligation de choisir une filière professionnelle. Cependant on délibérait si l’on me ferait horloger, procureur (1) , ou pasteur comme on dit aujourd’hui. Enfin, son oncle et sa tante lui demandent d’essayer de trouver un métier.

Par immersion professionnelle, il accomplit un essai chez un greffier, chez un horloger, chez un graveur.

M. Abel Ducommun est célibataire, il vit et il travaille au numéro 13 de la rue des Etuves, il accepte l’apprenti Rousseau.

Ce maître d’apprentissage est son aîné de sept ans alors que Jean-Jacques en a treize. D’autres artisans graveurs s’activent dans l’atelier de Abel Ducommun.

Jean-Jacques Rousseau tient à parler de ses années de jeunesse, promet de tout dire : … me peindre tel que je suis et pour me connaître dans mon âge avancé, il faut m’avoir connu dans ma jeunesse. (2) L’apprenti graveur raconte les mille et une vicissitudes de sa vie quotidienne.

Il aime se souvenir, partager ses états d’âme.

Son autobiographie, récit appelé – Les Confessions - est le seul monument sûr de mon caractère qui n’ait pas été défiguré par mes ennemis. (3)

Rapidement effrayé par l’attitude violente de son maître d’apprentissage - bien jeune pour former une relève professionnelle – Jean-Jacques Rousseau souffre de changer de caractère, il conclut amèrement que le milieu de la gravure le dégrade. Le travail lui plaît pourtant et afin de se distraire, il dérobe le petit matériel de gravure pour frapper des médailles au grand déplaisir de son maître. A son établi, Jean-Jacques Rousseau accomplit le travail qui lui est demandé, mais sans doute petit à petit laisse-t-il vagabonder son esprit. Il s’imagine partir, fuir, se libérer. Intraitable, Abel Ducommun ne supporte pas les initiatives de son apprenti.

Jean-Jacques Rousseau reçoit des coups, pédagogie, méthode vraisemblablement pratiquée à cette époque. Dans le Premier Livre des Confessions Jean-Jacques Rousseau explique l’influence néfaste du milieu sur son caractère, sur sa joie de vivre.

Plus tard, Jean-Jacques Rousseau décrira parfaitement le régime auquel il est soumis. Il a faim, vole des asperges, dérobe des pommes, multiplie les mensonges. Sa timidité grandit, il n’ose entrer dans une pâtisserie pour s’offrir une douceur.

L’ennui le gagne. Il revient à son occupation favorite. Chaque moment libre devient l’occasion de découvrir les ouvrages que lui prête, pour quelques sous, Madame La Tribu, loueuse de livres.

L’apprenti graveur Jean-Jacques Rousseau devient expert en lecture. Il poursuit seul le plaisir qu’ont éveillé en lui les lectures dans l’atelier de son père ou dans le salon après le repas du soir.

Progressivement, la lecture se fait remède à la tristesse afin d’oublier quelques instants la disparition de sa mère et le récit qu’on en fait d’elle.

Chaque instant se grave dans son esprit. Et pourtant malgré sa mémoire remarquable Jean-Jacques Rousseau déplore n’avoir pas fait des journaux de (ses) voyages. (4)

Un jour – il ne le sait pas encore - il racontera sa vie d’apprenti graveur. Pour l’instant, ses lectures, étapes vers l’avenir forment un fragment, une approche dans le domaine appelé couramment aujourd’hui histoire de vie.

Apprenti graveur à la rue des Etuves, en louant des livres à Mme La Tribu, il peut rêver, imaginer sa vie autrement. Parfois, Jean-Jacques se rend à Nyon voir son père qui vient de se remarier. De son côté, Abel Ducommun prépare sa propre union.

Jean-Jacques Rousseau a-t-il l’ambition de s’offrir de plus grands espaces ? Pourrait-il ainsi lui aussi élargir son propre environnement ?

Comme par hasard, Monsieur Minutoli responsable du pont-levis conforte Jean-Jacques Rousseau dans sa décision de rompre son apprentissage, de s’éloigner de sa famille, de quitter sa ville natale.

Souvent, Jean-Jacques Rousseau prolonge ses promenades dans la campagne, revient tardivement.

A seize ans, Jean-Jacques Rousseau espère une existence moins terne, moins frustrante. Un signe du destin le sauverait-il de cette vie monotone ?

Le dimanche 14 mars 1728, le zélé capitaine Minutoli ferme les portes de la Ville (probablement celles de la Porte de Neuve ou celle des Eaux-Vives) une demi-heure avant l’heure.

Voyant les deux parties du pont s’élever dans le ciel, le fataliste Jean-Jacques Rousseau y aperçoit un signe, un sinistre et fatal augure du sort inévitable que ce moment commençait pour moi. (5)

Jean-Jacques Rousseau prend congé de ses camarades, se promet de ne jamais retourner chez son maître d’apprentissage, demande que son cousin Abraham en informe M. Abel Ducommun.

Son cousin lui offre une petite épée. Symbole du triomphe, l’épée ennoblit. Jean-Jacques Rousseau coupe les liens avec son passé. Son développement peut se poursuivre.

A Bossey, Jean-Jacques Rousseau a prouvé son courage en cherchant de nuit la Bible dans le Temple, il a montré sa capacité de devenir le parrain d’un petit saule planté dans la cour du presbytère.

En s’éloignant de Genève, il ambitionne de devenir le promoteur des idées qu’il entend offrir à l’humanité. Tout au long de sa vie, le philosophe des Lumières aura besoin d’une épée symbolique, emblème de sa vocation spirituelle.

Notes
(1) Jean-Jacques Rousseau, OC I, 25
(2) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 174
(3) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 3
(4) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 162
(5) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 42.