Rémy Hildebrand


Président
Comité européen Jean-Jacques Rousseau
Académie rhodanienne des Lettres

Jean-Jacques Rousseau
à Genève
Balade artistique de la rive droite à la rive gauche

Avril 2017

Le piéton de l’Europe rustique, après avoir posé que l’homme est bon, on le voit, solitaire, malheureux, s’enfoncer dans les bois, discourant avec ses fantômes et recherchant l’amitié des fleurs. Pourtant, il savait depuis l’enfance. Il a même eu sous les yeux cette fête impromptue où les cinq ou six cents homme du régiment de Saint-Gervais, en uniforme, se tenant par la main, formèrent une longue bande serpentant en cadence au son des tambours et des fifres, à la lueur des flambeaux. Tout cela, dit-il, formait une sensation très vive qu’on ne pouvait supporter de sang-froid. Les femmes, qui étaient couchées, se relevèrent. Les enfants, éveillés par les bruits, accoururent demi-nus et lui, le petit Jean-Jacques tressaillit d’une allégresse universelle. (1)

PELERINS, VOYAGEURS, VISITEURS D’UN JOUR, rendez-vous dans le quartier de Saint-Gervais ; remontons la rue de Coutance, installons-nous en face de la fresque de Hans Erni. (1909-2015) Que raconte-t-elle ?

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Installé dans la région parisienne, Jean-Jacques Rousseau fredonne une mélodie que François Mussard, lointain cousin, joue au violoncelle.

Jean-Jacques Rousseau tarde à dormir ; il reprend sans fin la mélodie. Après plusieurs heures, l’air du Devin du village : allons danser sous les ormeaux prend forme. Cette mélodie deviendra une sorte d’hymne qu’aimeront chanter les habitants de Saint-Gervais, notamment lors de fêtes patriotiques.

A Paris ou à Montmorency, Jean-Jacques Rousseau se souviendra de ces parades que son père et lui, à Genève, n’avaient jamais manqué de regarder, du moins quand Isaac ne participait pas lui-même au défilé.

La mélodie deviendra l’hymne des fêtes de Saint-Gervais, récit patriotique qu’aiment chanter les Genevois à chaque commémoration.

Dès lors, patriote dans l’âme, Isaac Rousseau et Jean-Jacques s’honorent d’applaudir chaque défilé. Les hommes, en fonction de leur rôle dans la milice frappent leur tambour, portent leur arme, jouent du fifre ou suivent l’infanterie. Les femmes et les enfants descendent dans la rue et dansent ; ce soir-là la fontaine est une estrade.

Cette fresque d’Hans Erni raconte en un tourbillon de formes, de couleurs, de gestes, une ronde dansée au rythme des instruments communs aux défilés, aux fêtes caractéristiques de Saint-Gervais.

Jean-Jacques regarde cette petite communauté composée pour la plupart d’artisans. Son père se penche vers lui : Vois-tu ces bons Genevois ; ils sont tous amis, ils sont tous frères ; la joie et la concorde règne au milieu d’eux. Tu es Genevois, tu verras un jour d’autres peuples ; mais, quand tu voyagerais autant que ton père, tu ne trouveras jamais leur pareil. (2)

Le père de Jean-Jacques Rousseau a élevé son fils dans l‘esprit de la souveraineté du peuple. Un homme politique contemporain partage ce même engouement, cette même ferveur républicaine. François Mitterrand connaît Genève et dresse ce portrait dans une de ses nombreuses lettres :

J’ai du goût pour cette ville solidement plantée entre les montagnes aiguës des Alpes et les monts rectilignes du Jura, d’une belle courbe autour de son lac, marquée par la Réforme et cependant moderne, active, parfois douce avec ses grands jardins et ses mouettes. (3)

A Coutance, Jean-Jacques Rousseau se souvient, il voit son père, après une journée passée dans la campagne genevoise revenir heureux :

Je me souviendrai des battements de cœur qu’éprouvait mon père au vol de la première perdrix, et des transports de joie avec lesquels il trouvait le lièvre qu’il avait cherché tout le jour. Oui, je soutiens que seul avec son chien, chargé de son fusil, de son carnier, de son fourniment, de sa petite proie, il revenait le soir, rendu de fatigue et déchiré des ronces, plus content de sa journée que tous vos chasseurs de ruelle, qui, sur un bon cheval suivis de vingt fusils chargés ne font qu’en changer, tirer et tuer autour d’eux sans art, sans gloire et presque sans exercice. (4)

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Sommé de se rendre à la police suite à une altercation avec le capitaine Gautier, Isaac Rousseau quitte Genève. Il décide de s’installer à Nyon. Le dimanche, le 11 octobre 1722, il confie François et Jean-Jacques à son beau-frère Gabriel Bernard. Après le séjour d’Isaac à Constantinople, après le décès de Suzanne, la famille connaît une troisième rupture

Après la charmante rue de Coutance, partons en direction de la place Simon Goulart récemment aménagée. Des arbres, des bancs, des chaises se sont substitués aux véhicules motorisés. A l’angle de la place Goulart – théologien et historien de l’Escalade - et de la rue Vallin – M. Vallin fut tailleur à Saint-Gervais, il légua sa fortune à la Ville - l’on admire la sculpture de l’artiste genevois Paul Bianchi (1920-1973).

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L’atelier, 1858 Décoration murale

L’atelier d’Isaac Rousseau

L’œuvre ne représenterait-elle pas l’atelier de l’horloger Isaac Rousseau, expliquant l’importance de ses outils à Jean-Jacques ? L’on distingue la sphère armillaire (globe formé d’anneaux ou de cercles représentant le ciel et les astres, d’après l’ancienne astronomie) et des outils. Il s’en souviendra toujours :

Je le vois encore vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite, Plutarque et Grotius (juriste et diplomate hollandais souvent cité dans Le Contrat social), mêlés devant lui avec les instruments de son métier. (5)

Revenons sur nos pas, longeons la rue de Cornavin – ancien vignoble épiscopal - et installons-nous devant un des innombrables coffrets peints installés par les Services industriels de Genève assurant le fonctionnement électrique du quartier, coffret situé en face du kiosque à journaux.

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Admirons le visage de Jean-Jacques Rousseau. Il propose aux pèlerins, le portrait du Citoyen de Genève peint par Maurice Quentin de La Tour (1704-1788). Jean-Jacques Rousseau appréciait particulièrement ce peintre qui avait su représenter, disait-il, l’homme qu’il était. (6)

Descendons en direction du Rhône, empruntons la rue Rousseau. Au-dessus de la porte du numéro 27, une plaque épigraphique mentionne : En 1793, les autorités genevoises ont donné à la rue Chevelu le nom de rue Jean-Jacques Rousseau.

Pendant toute cette période, la vie politique genevoise est dominée par les Négatifs. Les œuvres de Jean-Jacques Rousseau sont interdites. Il faudra attendre la révolution genevoise de 1792 pour que les idées rousseauistes s’imposent. Le changement du nom de la rue Chevelu est la manifestation du triomphe des idées du Citoyen de Genève. Sorte d’explosion, ce triomphe consacre la pensée de Jean-Jacques Rousseau, longtemps mise sous le boisseau à Genève.

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L’initiation à la botanique

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Admirons, à la rue Grenus, au 2e étage une fenêtre en trompe-l’œil. Jean-Jacques Rousseau tient un ouvrage. Consulte-t-il un herbier ? L’on sait que les traitements par les plantes a intéressé Jean-Jacques sa vie durant. A Chambéry, n’a-t-il pas été initié à la botanique par Mme de Warens et Claude Anet.

Dès 1731, Mme de Warens engage le botaniste Claude Anet, de Vevey, tient compte de son savoir, installe ses plates-bandes en fonction de ses instructions. Claude Anet s’est récemment converti à la religion catholique. Mme de Warens (1699-1762) et Claude Anet (1706-1734) accueilleront Jean-Jacques, l’apprenti graveur venu de Genève. Ils exerceront un tutorat sur le jeune Jean-Jacques.

Formé à la science des simples, Jean-Jacques Rousseau tiendra à louer les qualités de botaniste-formateur Claude Anet. Ce dernier lui fait merveille dans la transmission de son savoir scientifique qui ne prendra fin qu’à la disparition prématurée de Claude Anet.

Il se passionna si bien pour l’étude des plantes, et elle favorisa si bien son goût qu’il devint un vrai botaniste, et que s’il ne fut mort jeune il se serait fait un nom dans cette science, comme il en méritait un parmi les honnêtes gens. Comme il était sérieux, même grave, et que j’étais plus jeune que lui, il devint pour moi une espèce de gouverneur qui me sauva (sic) beaucoup de folies ; car il m’en imposait, et je n’osais m’oublier devant lui. (7)

Traversons la place du baron Grenus – bienfaiteur de la Ville et de la Patrie.

Selon le relevé topographique, à l’angle de la rue des Etuves - établissements de bains chauds - et de la rue Grenus, au numéro 13 de la rue des Etuves, se trouvait, à l’étage, l’atelier d’Abel Ducommun.

Apprenti graveur

Le contrat établi entre Abel Ducommun (1705-1771), maître d’apprentissage et Jean-Jacques Rousseau, apprenti graveur, est signé devant notaire pour cinq ans. Etabli définitivement à Nyon, Isaac Rousseau et absent lors de la signature contractuelle se fait représenter par Gabriel Bernard.

L’apprenti commence son apprentissage le 1er mai 1725. Le contrat porte la signature du notaire Choisy, du maître juré de la profession, Jean-François Badollet, de Gabriel Bernard et évidemment aussi de Jean-Jacques Rousseau. (8)

Dans un premier temps, comment Jean-Jacques Rousseau fut-il placé chez M. Masseron, le greffier ? Comment en est-on arrivé à décider que Jean-Jacques Rousseau signerait un contrat chez un graveur. ?

M. Gabriel Bernard, oncle de Jean-Jacques Rousseau, semble avoir pris les premières initiatives professionnelles. Ainsi nommerait-on aujourd’hui les stages accomplis par Jean-Jacques Rousseau. Les charges financières qu’investissait Gabriel Bernard pour l’entretien de son neveu, l’ont-elles poussé à trouver un débouché évitant de grever son budget ?

Le premier stage professionnel se révéla peu concluant. M. Masseron, de son côté, peu content de moi, me traitait avec mépris, me reprochant sans cesse mon engourdissement, ma bêtise ; (…) et il fut prononcé par les clercs de M. Masseron que je n’étais bon qu’à mener la lime. (9) Jean-Jacques Rousseau est placé alors chez un graveur. Mon maître appelé M. Ducommun était un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout en très peu de temps de ternir tout l’éclat de mon enfance, d’abrutir mon caractère aimant et vif, et de me réduire par l’esprit ainsi que par la fortune à mon véritable état d’apprenti. (10)

L’atelier d’Abel Ducommun était installé au numéro 13 de la rue des Etuves. L’immeuble a été démoli lors de la création de la place De Grenus.

Les Archives de l’Etat fournissent ces informations :

a) selon le recensement de la dizaine de Coutance du 28 mai 1725, l’immeuble appartient à M. Luc Marchinville. Quant à Abel Ducommun, il vit au 3e étage de même que son apprenti ;

b) selon le plan Billon (1726), la propriété de Luc Maurin- Marchinville se situe alors au numéro 96. En 1860, le Conseil municipal a adopté une nouvelle numérotation des rues et le numéro 96 devient le numéro 13. La maison a été reconstruite au XIXe siècle. Le numéro 13 de la rue des Etuves est aujourd’hui le numéro 2 de la place Grenus.

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L’atelier d’Abel Ducommun

Dans le Premier livre des Confessions, Jean-Jacques Rousseau aime parler de ses années d’apprentissage ; il raconte sa vie quotidienne d’apprenti graveur. Il évoque les relations établies avec Abel Ducommun qui le loge, responsable de son éducation civique, religieuse, professionnelle. Il parle des artisans exerçant un des métiers liés à l’horlogerie, la plupart installés dans le quartier de Saint-Gervais. Il est entouré de plusieurs graveurs qui lui inculquent le métier, notamment les compagnons graveurs au service de M. Ducommun.

Le métier ne me déplaisait pas en lui-même ; j’avais un goût vif pour le dessin ; le jeu du burin m’amusait assez, et comme le talent du graveur pour l’horlogerie est très borné, j’avais l’espoir d’en atteindre la perfection. J’y serais parvenu peut-être si la brutalité de mon maître et la gêne excessive ne m’avaient rebuté du travail. Je lui dérobais mon temps, pour l’employer en occupation du même genre, mais qui avaient pour moi l’attrait de la liberté.(…) La tyrannie de mon maître finit par me rendre insupportable le travail que j’aurais aimé, et par me donner des vices que j’aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol. (11)

Propriétaire d’un immeuble de la rue de la Croix d’Or - Jean Ducommun, maître confiseur et marchand épicier - père d’Abel Ducommun propose à son fils, en décembre 1726, d’y installer son atelier. Abel Ducommun accepte la proposition et quitte la rive droite pour la rive gauche.

Il vient d’épouser Jeanne-Marthe Vieux, le 17 novembre 1726. A l’époque, cette rue s’appelle la rue de la Poissonnerie. Selon le plan Billon (1726) l’atelier est installé au 69 ; aujourd’hui nous trouvons le 19, rue de la Croix d’Or. Les conditions imposées à l’apprenti Rousseau par Abel Ducommun empirent. Le scrupuleux Jean-Jacques Rousseau est amené à voler des pommes dans une remise jouxtant l’atelier, ainsi qu’à dérober des asperges dans le petit jardin de Mme Verrat, la mère d’un graveur attaché au même atelier.

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Ces vols apportent quelques sous à l’apprenti graveur ou viennent compléter le repas souvent assez maigre. Parfois cet argent est versé à la librairie que fréquente assidûment Jean-Jacques Rousseau. Dans sa librairie, Mme La Tribu prête tous les ouvrages que Jean-Jacques lui demande.

Ainsi Jean-Jacques Rousseau poursuit la lecture de livres provenant de tout horizon. Il ne sélectionne aucun thème, tout à son envie de comprendre, comme le dit Henri-Alexis Baatsch, il commence à mesurer que de la lecture vient tout savoir. (12) N’a-t-il pas été à bonne école avec son père ?

Nous mîmes à lire après souper mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. (13)

En tyran, Abel Ducommun s’emploie à brimer son personnel. Par soucis d’économie, ce maître graveur va jusqu’à expulser du repas pris en commun, les artisans qui contestent ouvertement son autorité. Dévalorisé, humilié, contrôlé, battu par M. Ducommun pour avoir frappé des médailles, Jean-Jacques Rousseau compare son travail chez le maître d’apprentissage à un esclavage. Polisson sans retenue, il s’efforce d’ignorer ou de se soustraire dans la mesure du possible à ces conditions.

Apparemment, son caractère s’assujettit aux conditions d’un milieu qu’il ne parvient pas à apprécier. Les retours de promenades à l’extérieur de la Ville deviennent de nouvelles circonstances pour Abel Ducommun de trouver le moyen d’accabler son apprenti de reproches, de lui infliger des gestes violents, de l’accuser de graves insubordinations.

Autant de prétextes permettant au caractère ombrageux de son maître, de sévir, d’exiger la pleine soumission de son apprenti. Puis survient l’épisode du pont-levis qu’emprunte tout voyageur pénétrant dans la ville. Fasciné par la nature, Jean-Jacques Rousseau, presque irrésistiblement, prend plaisir à pousser les randonnées dans la campagne genevoise le plus loin possible. Comme le pont-levis se lève avant l’arrivée du groupe d’adolescents, l’occasion pour Jean-Jacques Rousseau se transforme en une circonstance libératrice de sa condition. Au soir du 14 mars 1728, le capitaine Minutoli décide de lever le pont avant l’heure.

Voyant au loin, les portes se lever, Jean-Jacques Rousseau en saisit immédiatement les conséquences. Accélérant sa marche, courant à perdre haleine, il ne peut plus entrer à Genève.

A vingt pas de l’avancée, je vois lever le premier pont. Je frémis en voyant en l’air ces cornes terribles, sinistre et fatal augure du sort inévitable que ce moment commençait pour moi. (14)

Jean-Jacques Rousseau ne retourne pas chez M. Abel Ducommun. Il en informe ses camarades.

Durant plusieurs années, en Savoie, sa nouvelle résidence, le futur Citoyen de Genève deviendra l’élève appliqué et dévoué de Mme de Warens sur le conseil du curé de Confignon.

En première lecture, quitter Genève est souvent compris comme un acte de rejet de la citoyenneté genevoise et l’on affirme ainsi que Jean-Jacques Rousseau n’est plus Genevois ce qui semble logique.

Pourtant, les bouleversements survenus dans la vie de Jean-Jacques Rousseau ne viennent pas confirmer ce point de vue.

Le 30 mars 1728, une convention est signée entre Isaac Rousseau et Abel Ducommun.

Le fugitif est attendu 4 mois chez son maître d’apprentissage pour achever sa formation. Si Jean-Jacques Rousseau ne revient pas, Isaac Rousseau doit verser à Abel Ducommun, la somme de vingt cinq écus blancs à titre de dédommagement. (15)

Le maître graveur Abel Ducommun mourra en 1771 à l’âge de 66 ans.

Cette promenade sur la rive droite permet d’admirer plusieurs œuvres en l’honneur de la famille Rousseau, longtemps installée dans cette partie de la ville. Pensons à la maison de la rue de Coutance. Jean-Jacques Rousseau y a vécu de l’hiver 1720 au mois d’octobre 1722. Cette maison a disparu en 1959.

Pourtant, reste vivant le rôle qu’a joué Saint-Gervais dans la pensée du Citoyen de Genève. Réfléchissant à cet enjeu, à cet embellissement artistique, à ce rappel historique aux pèlerins, aux élèves, autant qu’aux passants, j’estime qu’une ville préoccupée de signaler les grands moments d’un de ses plus illustres habitants, aide à la compréhension de la vie et de l’œuvre du Citoyen de Genève. Le 40, Grand-Rue

Contrairement à la maison de la rue de Coutance qui demeure pour Jean-Jacques Rousseau, un important lieu de souvenirs, on peut parler pour le 40, Grand-Rue d’une maison liée à la petite enfance. Suite au décès de Suzanne, la sœur d’Isaac, Suzon s’installe dans l’appartement. Elle chante d’innombrables comptines ; Isaac travaille à son atelier d’horloger. La vie quotidienne est modeste, les activités d’une famille frappée par la disparition de la mère, se suivent, monotones. Dans La Tour des Anges, l’on évoque alors la fièvre puerpérale, cause du décès, suite à l’accouchement. Une des protagonistes, La Clarisse, explique à Filippa de quelle manière est survenue la mort de sa mère ; après l’accouchement, elle a cru échapper à une infection. Par la suite, elle a été victime d’une forte fièvre qui lui ardait dans les tripes comme un braisier et dont elle mourut dans la semaine qui suivit. (16) Dans l’appartement d’Isaac Rousseau, le rythme de vie est régulier et discret ; peut-être les revenus de l’état locatif permettent-ils de voir l’avenir avec moins d’angoisse. Nous nous souvenons de Nedim Gürsel songeant à son père décédé encore jeune, et écrivant :

Te voilà dans la maison de son enfance La lampe et l’escalier guettent tes pas Le berceau grince sur des chants à jamais tus Les trépassés, les vaincus, les résignés. (17)

On n’ignore le nom des autres habitants logeant dans la même maison, les voisins, le nom des commerçants. Cette maison est la propriété de Suzanne Bernard héritage de son père habitant Aare, village de la campagne genevoise. Il est relaté qu’en 1642, Paul Bel a vendu cette maison à François Machard et qu’à son décès, ses filles, Pernette, épouse de Gédéon Chabrey, Françoise, femme de Denis Poncet et Marie, femme de Jacques Bernard, se répartissent les biens de ce maître horloger. Marie Bernard reçoit cet immeuble.

Elle et son mari fondent une famille et, le 6 février 1673 naît Suzanne ; celle-ci épousera le 2 juin 1704 Isaac Rousseau, maître horloger. (18) Tous deux s’installent au 40, Grand-Rue et y accueillent Marie Bernard-Machard qui décédera six ans plus tard à 63 ans. L’on croit savoir que l’existence du ménage (dans lequel la mère de Suzanne Rousseau occupait une place importante pourrait expliquer la subite décision d’Isaac Rousseau de se rendre dans la plus importante colonie genevoise installée à Constantinople dans le quartier de Péra.

Eugène Ritter donne une explication de l’éloignement d’Isaac Rousseau de Genève et de son installation dans cette ville. La mère de la jeune fille a su rendre la vie amère à son gendre. Elle mit son gendre en fuite, oserait-on dire. (19) Isaac Rousseau restera six ans dans le quartier de Péra à Constantinople. A ce jour, aucun indice ne permet de situer la maison qu’occupait Isaac Rousseau, à Péra. De fréquents incendies expliquerait peut-être sa disparition ! Au décès de Suzanne Rousseau, le 7 juillet 1712, Isaac Rousseau hérite de cette maison. Il la vendra le 1er février 1717 à Jean-Pierre Charton, avocat. En 1905, l’Association des intérêts de Genève a inauguré un médaillon en bronze portant l’inscription : Ici s’élevait la maison où Jean-Jacques Rousseau est né.

De 1995 à 2002, le Comité européen Jean-Jacques Rousseau s’est employé à convaincre les autorités cantonales et municipales afin d’ouvrir un Espace Jean-Jacques Rousseau. L’accord a été signé le 6 mars 1995. Aujourd’hui, les deux premiers étages de cet immeuble sont aménagés ; les touristes, les pèlerins découvrent plusieurs salles destinées à présenter la vie et l’œuvre rousseauiste. Ultérieurement, les visiteurs seront reçus dans une maison entièrement consacrée à Jean-Jacques Rousseau et à la littéraire.

Imaginons Isaac Rousseau revenu de son séjour dans l’empire ottoman. Musicien et horloger, il donne l’image d’un père de famille attentif, soucieux, préoccupé par la gestion de son atelier et l’éducation de ses fils, notamment de Jean-Jacques, qui attend beaucoup d’un milieu familial que réclame son esprit précocement éveillé. Le visage d’Isaac Rousseau charme visiblement le graveur ; son air caressant et lisse laisse deviner qu’il sait éviter les conflits ; il leur préfère les plaisirs de la vie, par exemple la chasse.

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Il garde dans l’expression de ses sentiments une retenue qui la rend moins pesante. Pourtant Isaac Rousseau quittera Genève. Rappelons-nous son départ précipité pour Nyon. De Constantinople à Genève puis à Nyon, à la suite d’une querelle avec le capitaine Gautier, le destin d’Isaac Rousseau fait penser à celui de Jean-Jacques Rousseau à Montmorency, au petit matin, se rendant incognito en Suisse. Le départ d’Isaac Rousseau, qui s’est soustrait à la convocation de la police genevoise a troublé Jean-Jacques Rousseau. L’expérience l’a marqué.

Notre patrimoine a été façonné par la succession de ces événements ce qui nous incite à nous engager à les faire aimer. Les personnes qui connaissent et savourent ces événements en parlent avec conviction. Leur message engage notre avenir ainsi se fait l’histoire.

Annexe I TdG - 21. 7. 2015

Annexe II TdG - 8. 7. 2011

Annexe III TdG 13. 12. 2016

Références
(1) Pierre Bergounioux, L’orphelin, Gallimard, 1992, p. 43
(2) Jean-Jacques Rousseau, OC V, p. 124
(3) François Mitterrand, Lettres à Anne, Gallimard, 2016, p. 60
(4) Jean-Jacques Rousseau, OC IV, pp. 689-690
(5) Jean-Jacques Rousseau, OC III, p. 118
(6) Raymond Trousson, Frédéric S. Eigeldinger, Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau, Champion, 1996, p. 492
(7) Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 177
(8) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., pp. 1208-1209
(9) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 30
(10) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 30
(11) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 31
(12) Henri-Alexis Baatsch, La fin de la société carbonifère. Seuil, 2016, p. 32
(13) Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 8
(14) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., p. 42
(15) Jean-Jacques Rousseau, Ibid., pp. 1208-1209
(16) Michel Peyramaure, La Tour des Anges, Robert Laffont, 2000, p. 22
(17) Nedim Gürsel, Au pays des poissons captifs, Bleu autour, 2004, p. 30
(18) Tribune de Genève, le 19. 10. 1962
(19) Eugène Ritter, AJJR, 1924-1925 – Isaac Rousseau, son séjour en Orient et son retour.