Rémy Hildebrand



Comité européen Jean-Jacques Rousseau

Chère Aline



24 mai 2016 à 20 heures au P’tit Music’ Hohl
Av. Louis Casaï 54 1216 Genève - 022 786 41 71
Prix Quiconque veut être libre – 2016
Cercle des Rousseauistes
Académie Romande 

…. J’ai eu très tôt la possibilité soudaine qui
s’est offerte, à dix-sept ans, de remédier à l’ignorance,
de secouer la stupeur dont nous étions frappés.
Pierre Bergounioux
Carnet de notes-2011-2015.
Verdier, 2016, p. 874

Chère Aline

Pour les personnes peu familiarisées avec tes recherches, je résumerai brièvement ton parcours en parlant de ton doctorat ès lettres acquis en 1983 et de ton enseignement à Bogota, à Genève, à Austin au Texas, de tes recherches à La Havane notamment, de tes ouvrages et de tes publications parues en français, en anglais, en espagnol. Récemment tu examines la condition des esclaves dans les Amériques de 1492 à 1830. (1)

Première partie

Cette approche historique fouillée révèle ton goût pour les archives, ton intérêt pour les signes, les traces laissées par l’organisation instituant le système esclavagiste. Ton travail rend hommage à ces millions d’êtres humains dont tu parviens à parler, à les rendre vivants. Leur émancipation devient l’objet de toute ton attention.
Tu parles de la stratégie diversifiée d’un peuple, de familles de groupe à la recherche de leur liberté, ceci au-delà de l’évocation des images bibliques afin de trouver dans leur histoire la force de résister à leur condition.

Chère Aline, tu soulignes le combat que mènent, d’une part, les planteurs et les autorités coloniales et, d’autre part, les esclaves. Tu racontes ce mouvement d’émancipation qui s’étend de 1492 à 1830. Tu expliques, tu démontres, tu exposes tour à tour l’importance pour les Noirs : - des montagnes et des marécages pour parvenir à se cacher, - des guerres libératrices incompatibles avec l’asservissement, - des rêves africains aux Amériques, - du rôle des missionnaires protestants (les quakers, les méthodistes, les baptistes) - des abus des maîtres (les supplices, les tortures, les amputations). Tu dresses le portrait de héros : Phillis Wheatley, le pasteur David, Mum Bett, le père Philémon.(*) Tu détailles les horreurs de la traite négrière. Ton livre est un hymne pour parvenir à se libérer d’un système, un plaidoyer pour l’émancipation, un chant honorant leur courage, une pensée liant christianisme et esclavage, si violemment incompatibles.
Tu décris les failles, les fissures, les aléas de l’abolition de la traite, les vides de pouvoir. Interrogeons : l’esclavage permet-il la paix sociale sans cette traite négrière, la prospérité semble impossible ?

(*) Harriet Tubman (1822-1913), abolitionniste, illustrera le billet de 20 dollars dès 2020 ou 2030.

L’opinion publique et la presse amènent à penser que l'esclavage est la source même de la révolte des Noirs.
En historienne, tu prouves que l’abandon de l’esclavage annonce la création des Etats-Unis ; les colons se libèrent à l’égard de la Grande-Bretagne lorsque les esclaves se soulèvent contre leurs maîtres (page 154). Le tournant d’une pensée émancipatrice survient lorsque José Ambrosio Surarregui s’écrie : Un homme qui défend le droit sacré de la liberté de son pays avec son sang et sa vie ne devrait pas pouvoir être un esclave. Mieux, en 1798, un capucin martiniquais s’interroge : Dieu a-t-il créé quiconque esclave ?

Samuel Sharp, diacre et esclave questionne : l’homme ne peut servir deux maîtres, Dieu et son propriétaire ! Dès 1720 les esclaves découvrent que l’esclavagisme n’est plus intouchable. (p. 381). Une évidence apparaît : les esclavagistes désobéissent à Dieu en refusant la liberté à leurs esclaves !

Deuxième partie

Ne t’étonne pas, ta démarche savante, pertinente m’a donné envie de mieux comprendre la carrière accomplie par quelques Noirs provenant de famille d’esclaves. Ces derniers, nous les connaissons, mais ignorons souvent leur importance, la portée de leur découverte. Rappelons-nous : Tous ces savants ont en commun une incroyable détermination leur permettant de faire aboutir leurs projets, de mener à bien des études souvent dans des conditions peu enviables. Bien sûr ce rapide survol des inventeurs et savants noirs veut marquer l’importance de ton enseignement, de tes recherches universitaires, de ta détermination à mettre en lumière, le geste créateur de leur libération.

Troisième partie

Et si les esclaves dont tu parles si bien étaient confrontés aux mêmes questions, aux mêmes défis que certains d’entre nous ? Observons cela avec toutes les réserves qui s’imposent. Plaçons-nous dans la perspective du prix que nous désirons te remettre aujourd’hui.
Actuellement, je lis les ouvrages de l’écrivain français Pierre Bergounioux, né à Brive-la-Gaillarde en 1949. Cet homme de lettres est sculpteur et dispense un cours sur l’histoire de la création littéraire aux Beaux Arts à Paris. Son œuvre abondante - la plupart de ses ouvrages est parue aux Editions Fata Morgana.- d’inspiration autobiographique, se lit comme un seul grand livre, reprenant sans cesse les mêmes motifs pour patiemment cerner l’unique objet de ses préoccupations, celui de l’existence soumise à l’inlassable travail du temps. Il s’en explique dans Carnet de notes – 2011-2015.
Un jour à la bibliothèque de Brive, il cherche en vain un ordinateur. Contrarié il écrit : Rien n’a changé. L’arriération, l’ignorance et, avec ça, l’incuriosité, le petit contentement et cet accent guilleret, chantonnant. J’ai failli en crever. C’est à briser les chaînes dont j’étais chargé, d’emblée, que se sera passé le restant de mon âge. C’est à cause de ça que je n’ai plus rien fait que trimer comme un esclave (p. 371).
À une autre occasion, il s’agit d’un dimanche après-midi, il se souvient : Mais j’avais l’espoir, alors, d’une autre vie, ouverte, éclairée, dans toute la mesure où cela se pourrait, affranchie du carcan, des chaînes dont nous étions chargés et dont je m’étonnais qu’on ne sente pas le poids, la tyrannie. C’est à quoi j’ai travaillé dès l’instant où j’ai pu faire ce que je voulais. Je partais de loin (p. 392).

Le samedi 8 mars 2014, il écrit : Il s’agit de dire les choses nettement, un travail dur, lent, douloureux. Je refonds de longs passages, biffe des pages écrites au fil de la plume et qui n’épousaient pas l’arête des faits (p. 751). Il poursuit son observation : Nous n’avions, sous les yeux, ni exemple ni précédent, personne qui croie devoir consacrer chaque jour, chaque instant, à étudier, se demander, tenter de connaître (p..748).

….. Il ajoute : Je me constituais, par élimination, un petit univers acceptable, bel et bon, en attendant le moment où, l’âge venu, je comprendrais ce qui se passait et m’affranchirais, en pensée, de ce qui m’avait contraint, diminué, attristé, après y avoir remédié, vaille que vaille, au moyen de choses, d’objets (27.2.2014).

….les lieux que je recherchais, les questions pas si saugrenues qu’il me semblait alors, que je me posais, les vies rêvées de part et d’autre de celle exiguë, décevante à laquelle, par la force des choses, je me trouvais réduit (23.2.2014). Il s’agit, chère Aline, de mettre en perspective la vie quotidienne d’un écrivain contemporain et de possibles réflexions que se faisaient des hommes privés de liberté, exploités. L’isolement géographique menace gravement le goût de savoir de l’élève ; cet élève, en l’occurrence Pierre Bergounioux, le dit : j’ai failli crever... et l'homme se sent devoir briser ses chaînes. Cette volonté de rompre avec son lieu de naissance l’amène à dire : « je n’ai plus rien fait que trimer comme un esclave ». Il dit également partir de loin pour se libérer du carcan. Et même le poids de ce carcan s’oublie petit à petit. Dernier point pour cet écrivain, l’absence d’exemples, de figures tutélaires importantes.

D’autres réflexions s’imposeraient, pourtant je crois avoir largement abusé de votre temps. Pierre Bergounioux sait-il qu’il y a eu des exemples avant lui qui se sont efforcés et à quel prix de s’émanciper à leur manière et de se libérer du carcan bien plus oppressant que le sien ?

En te félicitant, chère Aline, et répétant à tous que ton immense travail, dont je te remercie, mérite notre profonde admiration, je vous exprime à tous, chers amis de l'Académie Romande, ma gratitude d'avoir prêté une si diligente attention à ce trop long discours... Il y avait tant à dire !

Rémy Hildebrand
président du Jury
Genève, le 24 mai 2016

Note :
(1) Aline Helg, Plus jamais esclaves ! de l’insoumission à la révolte, le grand récit d’une émancipation (1492-183O), ouvrage illustré de 420 pages, La Découverte, 2016
(2) Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2011-2015, Verdier, 2016
(3) Yves Antoine, Inventeurs et savants noirs, L’Harmattan, 1998.