Rémy Hildebrand



Président du Comité européen Jean-Jacques Rousseau

Le Mont-Cenis, le bonheur de s’élever…

Dans la marche, le corps accompagne la pensée tout en l’entraînant sur sa propre pente, et donc sur la pente la plus naturelle. Rousseau a senti cela, marcheur de son enfance à sa dernière heure, il rejoint Platon, Aristote, Montaigne et bien d’autres dans la longue procession de ceux qui ne pensent qu’en mouvement. Sa singularité est alors de ne s’approcher d’eux que pour s’en écarter, pour partir ailleurs d’une manière radicalement imprévisible. Car selon lui, il ne suffit pas que la pensée règle ou mène la marche, lui don ne son rythme, son heure, son espace ; il faut qu’à l’inverse la marche ouvre le pensée à un dehors trop vaste pour elle : la nature certes, mais aussi l’imagination, et plus encore, la rêverie.

Jérôme Lèbre
in/Une heure avec Rousseau
Editions Xenia S. A. 2012, p. 40

Le 24 mars 1728, Jean-Jacques Rousseau quitte Annecy, gagne Turin. Rencontré chez Madame de Warens, le couple Sabran s’occupe du voyage. En route pour Turin, le déplacement devrait durer huit jours. Jean-Jacques Rousseau raconte : Je m’acheminais gaiement avec mon dévot guide et sa sémillante compagne. Nul accident ne troubla mon voyage ; j’étais dans la plus heureuse situation de corps et d’esprit où j’aie été de mes jours. Jeune, vigoureux, plein de santé, de sécurité, de confiance en moi et autres, j’étais dans ce court mais précieux moment de la vie où sa plénitude expansive étend pour ainsi dire notre être par toutes nos sensations, et embellit à nos yeux la nature entière du charme de notre existence. (1) Le 12 avril, Jean-Jacques Rousseau entre à l’Hospice des catéchumènes pour y recevoir un enseignement catholique. Il abjure le protestantisme en l’église Saint-Jean, le 23 avril.

Du 24 mars au 12 avril 1728, âgé de 16 ans, Jean-Jacques Rousseau passe par le col du Mont-Cenis. Qu’en savons-nous ? Le lendemain du départ de Monsieur et Madame Sabran et de Jean-Jacques Rousseau pour Turin, Isaac Rousseau arrive accompagné de David Rival (1696-1759). Ces derniers qui ont voyagé à cheval parlent avec Madame de Warens. Ils se lamentent. Apprenant le départ de Jean-Jacques pour Turin, ils renoncent à poursuivre leur chemin, s’en remettant à la bonne étoile de Jean-Jacques Rousseau qui s’appelle Mme de Warens…

Jean-Jacques Rousseau se souvient de ce moment : Il semblait que mes proches conspirassent avec mon étoile pour me livrer au destin qui m’attendait. (2) Porté par l’enthousiasme de Madame de Warens, guidé par un couple intéressé à l’entourer le mieux possible, il médite avec volupté. … les rêves confus de réussite dont il se berçait, la campagne environnante aux couleurs de Cocagne, la perspective de découvrir une grande ville et de passer les Alpes, comme Annibal. (3) De nombreuses excursions disent le bonheur de la montagne, le plaisir de marcher à l’ombre de sommets enneigés. Dans son Journal de voyage en Italie, Michel de Montaigne (1533-1592) évoque le lieu : Je passai la montée du Mont-Cenis, moitié à cheval, moitié sur une chaise portée par quatre hommes et quatre autres qui les rafraîchissaient. Ils me portaient sur leurs épaules. Montaigne explique la géographie de la région, Rousseau la chante.

Titre choisi pour ces journées

Des sentiers de montagne aux chemins de la vie

correspond la trajectoire dessinée avant nous par d’éminents marcheurs.

La 14e Rencontre européenne du Livre au Mont-Cenis 21-22 juillet 2012

comble les fervents montagnards, les amoureux de la littérature, du patrimoine artisanal, religieux, les artistes venus de tous les horizons... Tous heureux de vivre ces journées en compagnie de Jean-Jacques Rousseau.

On sait que le séjour du Citoyen de Genève auprès de nobles familles turinoises durera quatorze mois. En effet, plus d’une année suivant son premier passage au Mont-Cenis, il repassera le col, cette fois-ci en compagnie de Pierre Bâcle, ancien camarade et cousin. Jean-Jacques Rousseau s’éloigne de Turin, pour retrouver Madame de Warens. Rien ne l’arrête désormais… Un seul désir l’engage à passer à nouveau par le col du Mont-Cenis. Soucieux de plaire à Pierre Bâcle, Jean-Jacques Rousseau met fin aux travaux que lui avait confié la famille de Gouvon. Jean-Jacques Rousseau désire revoir Mme de Warens, désir impérieux l’amène qui l’incite à suivre son ami Bâcle,

Il n’y a pas de nuit où il ne songe à sa première traversée des Alpes. Il n’y a pas de jour où il n’aille mettre le nez dehors pour repérer ces routes qui s’en vont au loin. Bâcle lui a même apporté un gadget pour le convaincre de le suivre. Il s’agit d’une fontaine de Héron, une machine hydraulique qui démontre le principe des vases communicants. L’idée pourrait se révéler fort lucrative. (4)

Notre promeneur est soulagé de quitter Turin rempli d’un bonheur encore vague, d’une douce euphorie qui l’habite depuis la rencontre avec Madame de Warens. Même à vive allure, la traversée des Alpes reste inoubliable. Jean-Jacques se souviendra longtemps de ce trajet où chaque étape a un sens. Les sentiers, les pâturages et les forêts, les prairies et les champs de seigle qu’il distingue à travers bois sont autant d’horizons à découvrir. Les lacs, cascades ou torrents, autant de joie pour le regard. Jean-Jacques aime à vivre en harmonie avec la nature. Au petit matin, il lui plaît d’aller et de venir à sa guise dans un paysage de son choix. (5) On retrouve cette atmosphère dans la découverte de la ville, de son étendue, de l’enchantement des premières lueurs. Dans la profession du Vicaire savoyard, l’homme d’église s’adresse à Emile : Pour m’élever d’avance autant qu’il se peut à cet état de bonheur, de force et de liberté je m’exerce aux sublimes contemplations. Je médite sur l’ordre de l’univers, non pour l’expliquer par de vains systèmes, mais pour l’admirer sans cesse, pour adorer le sage auteur qui s’y fait sentir. (6) Trente-cinq ans plus tard, c’est l’état de grâce ! A cours de son séjour dans l’Ile de Saint-Pierre, Jean-Jacques Rousseau connaît les ravissements d’une âme portée par ces forces mystérieuses de la nature. Il abrège le repas.

J’allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac quand l’eau était calme, et là, m’étendant tout de mon long dans le bateau les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement plongé dans mille rêveries confuses mais délicieuses, et qui sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant ne laissaient pas d’être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j’avais trouvé de plus doux dans ce qu’on appelle les plaisirs de la vie. (7)

L’éloignement d’Annecy prend fin grâce à la marche vers le col du Mont-Cenis, la joie de gravir la route d’Annecy pour revoir Mme de Warens, pour parler de la conscience humain, pour dire le langage de la nature. Tout change désormais ! Le Mont-Cenis porte cette voix intérieure que nous enseigne Jean-Jacques Rousseau à travers le voyage qui signe comme un ultime renoncement, comme à l’écoute de la conscience. Jean-Jacques Rousseau dit : Vous ne voyez dans mon exposé que le Religion naturelle. Il est bien étrange qu’il en faille une autre ! Par où connaîtrais-je cette nécessité ? De quoi puis-je être coupable en servant Dieu selon les lumières qu’il donne à mon esprit et selon les sentiments qu’il inspire à mon cœur ? (8)

Notes

(1) Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 57-58
(2) Jean-Jacques Rousseau, Idem, p. 55
(3) Jean-Jacques Rousseau, Idem, p. 58
(4) Valère-Marie Marchand, Rousseau, les sept vies d’un visionnaire, Ecriture, 2012, p. 69
(5) Valère-Marie Marchand, Idem, p. 70
(6) Jean-Jacques Rousseau, OC IV, p. 605
(7) Jean-Jacques Rousseau, OC I, p. 1044
(8) Jean-Jacques Rousseau, OC IV, p. 607 Genève, juillet 2012